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En quête de silence au parc national des Prairies, en Saskatchewan

Notre journaliste s’efface dans un des endroits les plus calme du Canada.

Parc national des Prairies, en Saskatchewan

Une cacophonie nous accueille. Au début, seule une petite tête sort de terre, mais nous sommes vite entourés. Les trous s’étendent tels des cratères lunaires, et quand les chiens de prairie surgissent puis se mettent à l’abri, ils crient, chœur crépusculaire discordant.

Normalement, je serais ravie de ce contact avec la faune, mais il y a un problème : on a conduit 350 kilomètres depuis Regina en quête de silence.

Ce sont mes premières vraies vacances (sans avoir à répondre aux courriels du boulot) en plus d’un an. Ayant désespérément besoin de congé, mon conjoint, Jules, et moi avons choisi le parc national des Prairies comme endroit idéal où passer en mode Avion. Et c’est une quête de véritable silence : dans le cadre de sa recherche doctorale, Jules enregistre la résonance des espaces naturels pour un projet d’art contemporain et de musique. C’est une mission absurde, sans doute, mais le parc est censé être un des lieux les plus silencieux au monde.

Dans les années 1870, un géologue a décrit cette région du sud de la Saskatchewan comme un lieu hostile et désolé. Près de 150 ans plus tard, l’endroit a peu changé. Le parc ne reçoit que 12 000 touristes par an, contre 3,9 millions pour le parc national Banff. Au contraire des superlatifs de ce dernier, ici la beauté niche dans les subtilités : le vent qui fait onduler l’herbe, les coulées encaissées sous un ciel infini.

Enfin, le calme descend dans le parc. Jules installe son micro et je me perche sur un rocher. Silence total oblige, je ne peux pas bouger. « Quelle est la dernière fois où j’ai fait ça ? » je me demande. D’habitude, je passe mes moments d’oisiveté à zyeuter mon téléphone. Cette fois, j’observe le soleil fondre à l’horizon comme du sorbet.

Nous avons trouvé la sérénité, mais pas le silence : au fond de la coulée, un bison grogne. Des coyotes hurlent au loin. Et sur mon rocher, des listes de choses à faire se bousculent dans ma tête.

Avant même de la voir, j’entends la pluie, ce genre de bruyante averse des prairies où tout est trempé. Enregistrer sera impossible.

Nous logeons à l’auberge Convent Inn de Val Marie, juste à l’ouest du parc. Au déjeuner, des clients déplorent que la pluie nous garde cloîtrés dans ce qui est censé être la région la plus ensoleillée au pays. Je songe à visiter la chapelle du couvent et d’y prier pour une intervention divine. Sur place, je pourrais passer au confessionnal. Mon péché : désirer profiter de la flotte pour me gaver de Netflix.

Parc national des Prairies, en Saskatchewan

Nous filons plutôt au 70 Mile Butte, sentier de 5 km qui par beau temps offre aux randonneurs une vue imprenable du parc. Aujourd’hui, à la pluie cinglante, le parcours autoguidé en voiture est un meilleur plan.

Même si le territoire a été habité pendant 10 000 ans (par les Assiniboines, les Pieds-Noirs et les Sioux, suivis de Métis, d’éleveurs et de fermiers), le parc national des Prairies est désormais un des seuls endroits au monde où la prairie mixte subsiste à l’état naturel. Des espèces rares y vivent, dont la chevêche des terriers, l’antilocapre et la buse rouilleuse, en plus des chiens de prairie à queue noire. Mais parler de lieu « hostile » n’est pas faux : ce milieu semi-aride abrite aussi crotales, veuves noires et même sables mouvants.

« C’est une terre que les gens ne veulent pas traverser, encore moins visiter », a écrit Wallace Stegner dans Wolf Willow, ses mémoires sur la vie dans une ferme du sud de la Saskatchewan des années 1910.

Vers la vallée de la Frenchman, le parc est désert, hormis un bison errant. Indifférent à notre présence, il suit sa route, ses sabots traçant une piste dans la route de terre.

Soudain, la pluie diminue. C’est une occasion inespérée de remplir notre mission. Tandis que Jules enregistre, je rôde autour des ruines de la ferme du pionnier de l’élevage Walt Larson, témoins d’une époque au début du XXe siècle où s’isoler n’était pas qu’un choix, mais une circonstance. Devant les restes d’une grange creusée dans la berge, je songe à ce que Stegner disait du paysage vallonné et venteux.

« Désolé ? Hostile ? Nul pays, dans ses bons moments, ne fut plus magnifique. On n’est jamais à l’abri du vent, mais on apprend à le subir penché, les yeux plissés. On n’échappe ni au ciel ni au soleil, mais on les porte dans son regard et sur son dos. On développe une conscience aiguë de soi. »

Près de moi, la rivière charrie la pluie du matin. Des sturnelles à la poitrine jaune décollent de leurs cachettes et le vent embrasse tout.

On ne trouvera peut-être jamais le silence total, mais en cet instant, je me tais.


Chut !

Trois autres havres de paix

Forêt humide de Hoh, Washington

Au cœur du parc national Olympique, une pierre rouge symbolise 6,5 cm2 de silence. L’écoacousticien Gordon Hempton a convaincu les compagnies aériennes de dérouter leurs vols pour préserver le calme de cette forêt pluviale tempérée vierge.
 

Parc national d’Uluru-Kata Tjuta, Australie

Doté d’un aéroport, le Red Centre australien n’échappe pas à la pollution sonore. Éloignez-vous des routes principales et des foules au pied du monolithe pour trouver un environnement quasi dénué de sons.
 

Parc national de Haleakalā, Hawaii

Sujet du documentaire The Quietest Place on Earth diffusé en 2015 sur PBS, ce parc de Maui a une valeur tant géologique que spirituelle. Dans le cratère du volcan assoupi, les niveaux de bruit sont de seulement 10 dB, soit d’une puissance semblable à la respiration.

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