Skip to Content (Press Enter)

English / Français

Dévaler les pentes d’Arlberg, berceau du ski moderne

Notre journaliste laisse sa trace et mérite sa bière d’après-ski dans les Alpes autrichiennes.

L’Arlberg

Au sommet : de décembre à mars, le tourisme européen bat son plein dans l’Arlberg.

« Vous êtes chanceux. Ça va être la meilleure journée de l’année », m’assure mon guide, Christian Putz. Cette nuit, il est tombé 30 cm de neige. Le ciel est aussi bleu qu’un lac de montagne, et nos derrières se font chauffer dans un luxueux télésiège. Nous volons vers une crête surplombant Zürs, l’un des huit villages constituant la vaste station de ski autrichienne de l’Arlberg. J’entends des détonations de dynamite pour le contrôle des avalanches, tels des roulements de tambour. Nous débarquons en saluant le sexagénaire au visage buriné qui actionne la remontée. Bottes chaussées et lunettes de ski enfilées, je me lance dans une descente d’échauffement, à la suite de Putz qui quitte la piste damée pour atterrir dans une poudreuse aussi fraîche que le mercure alpin de -6 °C. En contrebas, la cuvette vierge de traces est aussi alléchante qu’une meringue fouettée.

Une leçon de planche à neige ; Lech

De gauche à droite : Une leçon de planche à neige fait voir la vie en rose ; chalets en bardeaux et églises en pierre bordent les rues tranquilles de Lech.

Sur la frontière ouest-autrichienne, le bouquet de pics de l’Arlberg est, comme les résidents se feront un plaisir de vous le rappeler, le berceau du ski alpin moderne. Dans les années 1920, Hannes Schneider, fils d’un cheminot de Stuben, a balancé l’étrange style télémark à bâton unique de l’époque pour créer la technique Arlberg, qui a révolutionné le sport en faisant passer les élèves du chasse-neige au parallèle. Il a ensuite fondé l’une des premières écoles de ski du monde à Sankt Anton, village aujourd’hui connu pour ses débauches d’après-ski (des bars ont même adopté une politique « pas d’alcool en tenue de ski » après 20 h pour éviter de faire du schuss en état d'ébriété). Les villages tyroliens sont bientôt devenus le terrain de jeu des riches oligarques russes et des familles royales européennes (des princesses comme Lady Di et Caroline de Monaco ont déjà dévalé ces pentes).

Arlberg

L’Arlberg à ciel ouvert.

De nos jours, les natifs comme Christian Putz ne sont pas peu fiers de leurs attraits hivernaux, y compris les remontées mécaniques. Depuis la saison dernière, grâce aux nouvelles télécabines Flexenbahn et Trittkopfbahn, des portions largement inaccessibles sur la face nord du sommet Trittkopf sont maintenant skiables. Les nouvelles télécabines « bouclent la boucle », soutient Putz, car elles relient les villages de la région via plus de 300 km de pistes, 200 km de hors-pistes et 88 remontées. Le plus vaste domaine skiable interconnecté d’Autriche peut se faire en une journée (à fond de train), sans retirer ses skis.

Herbert Jochum ; une rivière à Lech

De gauche à droite : Le vétéran moniteur de ski Herbert Jochum ; une rivière suit son cours à Lech.

Tirant le maximum de nos laissez-passer, nous montons dans le Trittkopfbahn II, dont la cabine immaculée sent encore le neuf. Putz essuie la vitre du hublot pour m’indiquer les cuvettes et pentes qui font de cet endroit le Valhalla des amateurs de poudreuse (des pistes vertes et bleues sont aussi damées dans l’Arlberg pour les débutants). Au sommet, nous louvoyons entre les preneurs d’égoportraits puis nous nous engouffrons dans une crevasse entre de sombres rochers pour finir le visage embué dans un duvet de neige blanche. Ainsi va la journée, sous un ciel sans nuage, où chaque virage s’effectue dans la poudreuse ; nous ne ferons qu’une seule pause pour faire le plein d’expresso et de Linzertorte. À la dernière descente, mes jambes flageolent comme des spätzles trop cuits.

Kaiserschmarrn

Un bol de Kaiserschmarrn (style de crêpes autrichiennes) garni de sucre glace.

L’après-ski m’entraîne à un événement du Ski Club Arlberg à l’hôtel Krone, dans le village de Lech (grand frère assagi de Sankt Anton), où de nouveaux membres seront admis ce soir dans ce club sélect qui en compte près de 8500. En plus de l’honneur d’appartenir au plus ancien club de ski du globe, les membres peuvent se targuer de soutenir, grâce à leur droit d’adhésion de 50 €, de jeunes skieurs désirant suivre les traces des médaillés d’or olympiques du cru comme Patrick Ortlieb et Egon Zimmermann. Calé dans un fauteuil en cuir, schnaps de poire en main, j’observe par la fenêtre l’église catholique Saint-Nicolas, construction gothique datant du xiiie siècle, époque où des migrants suisses du canton du Valais se sont installés dans la vallée. On imagine bien les premières rencontres du club, en 1901.

Un résident se déplace en motoneige

Un résident se déplace en motoneige.

Pour prouver leur bonne foi, les recrues, qui ce soir comptent un gentleman américain dans la force de l’âge et un élégant jeune couple viennois, doivent skier l’Arlberg depuis au moins trois ans et être endossés par deux membres se portant garants de leur dévouement. Ils inclinent la tête en apposant leur signature dans le registre en cuir, vêtus du chandail rouge, blanc et or du club. Des verres de schnaps sont levés. À mes côtés, Pia Herbst, secrétaire du club, me souffle : « J’étais à Beaver Creek, au Colorado, l’an dernier, pour les championnats du monde de ski. Tous ces chandails du Ski Club Arlberg que j’y ai vus ! Les gens sont fiers de les porter. » Plus tard, en marchant dans la nuit étoilée, je me dis que je viens d’assister à une cérémonie plus proche de l’ordre du Temple que d’un club de ski.

Adalbert Leibetseder ; centre de Lech

De gauche à droite : À Zürs, l’ancien champion Adalbert Leibetseder fabrique des bottes de ski à la main ; petite marche en bottes de ski au centre de Lech.

Moitié rituel, moitié mode de transport, glisser sur la neige avec des planches aux pieds est aussi un moyen efficace de se déplacer dans les environs. Le lendemain matin, c’est ainsi que je me rends à Stuben, un village d’à peine quatre ou cinq rues et 100 habitants, au sommet d’un canyon fermé. Depuis une butte venteuse qui surplombe Lech, je sonde la poudreuse tombée il y a deux jours. Bien qu’elle ait été abondamment sillonnée, j’arrive à dénicher des poches de neige fraîche préservées entre les descentes. En chemin, j’aperçois quatre bouquetins qui escaladent gracieusement une crête tranchante, rejoignant une paisible réserve sauvage dans ce coin d’Autriche densément peuplé de skieurs.

Un hôtel Relais & Châteaux

La devanture du luxueux Gasthof Post, un hôtel Relais & Châteaux, a des allures de chalet coquet.

Lesté de mes bottes, je traverse lourdement Stuben ; les volets s’entrechoquent alors que les restaurateurs se préparent à accueillir la foule de skieurs du midi. En moins de deux, je repère un Hannes Schneider de bronze, skis à l’épaule et regard tourné vers les montagnes. Érigée en face de l’église (le ski est ici une religion après tout), la statue est affublée de lunettes de ski qu’un petit comique a mises sur son nez.

Je suis ici pour rencontrer Gertrud Schneider, fille du médaillé d’or olympique en slalom Othmar Schneider (aucune parenté avec Hannes) et directrice de l’hôtel Kristiania, qui se tient devant un imposant chalet de trois étages. Gertrud fait partie des nombreux entrepreneurs locaux qui ont saisi le fragile équilibre entre préservation des traditions et expansion de la région en une luxueuse destination.

L’hôtel Goldener Berg

C’est l’après-ski à l’hôtel Goldener Berg.

Il y a deux ans, en partenariat avec des investisseurs français et étatsuniens, Mme Schneider a rénové ce modeste bâtiment où Hannes a vu le jour en 1890, le transformant en un somptueux lieu de villégiature qui se loue aujourd’hui 40 000 $ la semaine, maître d’hôtel et chef compris. Je déambule dans ces lieux, à la fois maison de vacances et hommage à Hannes Schneider. Les murs sont ornés d’images en noir et blanc retraçant l’ascension de l’Autrichien perpétuellement bronzé, passé de rustre montagnard à globe-trotteur apparaissant dans les premiers films sur le ski et rencontrant l’empereur du Japon.

Gertrud Schneider

Gertrud Schneider prend la pose à l’hôtel Kristiania.

On ressent la même vénération à l’endroit du ski dans la boutique de location Strolz, un silo moderne qui détonne dans le décor des chalets en bois de Lech, comme si le Guggenheim avait été parachuté dans les Alpes autrichiennes. Cordonnier, Ambros Strolz a commencé à confectionner des bottes de ski en cuir dans les années 1920. Aujourd’hui, l’entreprise est devenue un petit empire de la mode, de la botte et de l’équipement de ski. « L’idée était de construire un magasin de location aux allures de cinq étoiles », m’explique Ambros Strolz (parent du premier Ambros), alors que nous descendons un escalier en colimaçon sous un lustre digne d’une salle de bal viennoise. Des clients flânent dans des causeuses sous un plafond dont le design rappelle des traces de ski dans la neige, tandis que trône sur un pan de mur entier la spectaculaire peinture d’un glacier de l’artiste hyperréaliste Helmut Ditsch. L’illusion est si parfaite que je me retiens d’en prélever un morceau de glace, et j’oublie presque que l’endroit est destiné à équiper la clientèle.

Lech

En aval : Lech est au creux du massif de l’Arlberg.

De retour sur l’artère achalandée de Lech, le boum-boum d’une pop autrichienne attire mon attention sur la terrasse de l’hôtel Krone, où mon goretex se noie dans la mer de parkas aux cols de fourrure. Une main s’agite ; c’est mon guide Christian Putz. Je le rejoins au bar, où il est avec son père. La chevelure argentée, Herwig a été moniteur de ski pendant cinq décennies ; j’en conclus qu’il a bien mérité sa bière d’après-ski. Le soleil descend et fait miroiter la face cannelée du mont Omeshorn, pic de 2500 m qui domine la ville, et nous faisons tinter nos verres de Weissbier. « Prost! » lance le patriarche Putz. À la santé d’un autre siècle de poudreuse.


Ski faut savoir

Descendez en schuss 100 ans d’histoire de ski.

De vieilles photos de Hannes Schneide

De vieilles photos de Hannes Schneide.

Skischule Warth

Le Pfarrer Müller Freeride Tour vous fera suivre la piste de Johann Müller, un intrépide prêtre de Warth qui en 1894 a commandé des skis de bois pour visiter ses paroissiens à Lech, dans la montagne. C’est la première personne à avoir fait le trajet de village en village en ski de randonnée.

skischule-warth

Panthéon de la gloire

Nichée au sommet de la station, où convergent Trittkopfbahn I et II et la remontée Flexenbahn, cette alpestre expo multimédia présente les athlètes de l’Arlberg s’étant distingués sur ski, tel le défunt champion olympique Othmar Schneider, dont l’acrobatique virage sur une jambe était la vedette des clichés noir et blanc du ski des années 1950.

flexenbahn.ski

Strolz

Retracez l’évolution technologique de la botte de ski, du modèle lacé en cuir à celui en plastique moulé high-tech contemporain, à la boutique Strolz Rüfi (à 100 m de la boutique de location), décorée de souvenirs de famille. En prime : faites-vous confectionner une paire de Strolz sur mesure, prête à chausser avant la fin de votre séjour.

strolz.at

Sur le même sujet

AUTRICHE    

S'il vous plait, laissez un commentaire

Les balises HTML seront retirées
Les adresses commençant par http:// seront automatiquement converties en liens