enRoute appuie les artistes d’ici et est fier de s’asso-cier de nouveau aux Prix littéraires Radio-Canada. Au cours des six prochains mois, nous publierons les textes gagnants d’auteurs canadiens, confirmés ou émergents.
PAR JONATHAN HARNOIS
ILLUSTRATIONS PAR BALINT ZSAKO
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Jonathan Harnois est né à Joliette en 1981. Il a publié son premier roman Je voudrais me déposer la tête, en 2005, aux Éditions Sémaphore. Claude Poissant a adapté l’œuvre pour le théâtre en 2007 ; un documentaire s’est aussi inspiré de son univers, tandis qu’une adaptation en long métrage est en cours. Sonam est la première nouvelle de ce jeune auteur.
D’origine hongroise, Balint Zsako, dont les images illustrent ce texte, a étudié à l’université Ryerson de Toronto. Il habite aujourd’hui New York, où il travaille en combinant la photo, la peinture, le dessin, la sculpture et plusieurs autres techniques. balintzsako.com

Depuis plusieurs jours mon errance s’était essoufflée. Je commençais à me résoudre à mourir au Tibet, dans ces paysages insultants de beauté. Mourir au bout du silence qui hurle dans le firmament. Au bout de ma raison qui avait pourri.
La raison est une chose qui s’oxyde. Quand elle rencontre trop grand, quand elle plonge dans trop vide.
Quelques jours plus tôt, mon cheval était mort. Il s’appelait Dhri. Un vieux Nanfan grisonnant que j’avais acheté pas très cher à un moine anéanti, qui avait la posture voûtée et l’haleine des mauvais forts. Je m’étais laissé entraîner par la bête bien au-delà de la route. Sur son dos je m’abandonnais à n’importe quel sentier, je faisais confiance à son flair. Je me disais que l’animal épousait ma quête, qu’il m’emmenait avec bienveillance sur les chemins de l’oubli. Je fumais mon opium bon marché. Je délirais dans mes schèmes. Je crois que c’est la mort que j’attendais, mais celle-ci n’est pas venue… Je célébrais ma détresse dans ce gigantesque bain de silence. Je ne savais pas où j’allais. Il se pouvait qu’à la fin de ce périple j’aie découvert un Vésuve en moi. Il se pouvait qu’à la fin de ce voyage je me sois échoué au fond d’un lac émeraude. Peu m’importait.
Quand la nuit tombait, j’entendais les chiens hurler à flanc de montagne. Ils avaient des yeux rouge famine et le poil hirsute comme des hyènes malheureuses. Parfois j’avais cette envie de me livrer à eux volontaire, de leur offrir le goût de ma chair. Être dans leurs gueules une victime absolue. Être le nerf à vif du monde, une dernière fois, et sentir leurs haleines avides me désirer. Me sentir utile, nécessaire entre leurs crocs.
Dhri était mort, donc. Il s’était crevé comme un ballon tragique. Sa grosse tête sur mes genoux, ses yeux horriblement paisibles, avec une lumière à l’intérieur, la lumière d’une vérité qui m’échappait.
Je poursuivis mon chemin seul.
J’avais courtisé la mort déjà depuis quelque temps. Le vide qui côtoyait les falaises m’appelait constamment. Mes pieds infectés frissonnaient. Le mal des montagnes me prenait au corps. Des œdèmes me remontaient parfois, comme une bile de galaxie à la gorge, et dans les cavernes aux dorures mystiques j’allais souvent cracher du rose.
J’étais allé bien au-delà de la lassitude. Je cuvais les souvenirs de toi. Toi et ton suicide qui me faisait un trouble lancinant au plexus. Ta viande inanimée dans l’acajou. L’image de ta gueule surfaite à cause du maquillage des croquemorts. Le sinistre velours sur lequel ils t’avaient déposé. Tes paupières scellées dans le fond de teint, qui me refusaient l’accès à tes tréfonds. L’odeur suffocante des lys qui t’auréolaient et le murmure poli des condoléances. Et alors, même dans cette vastitude saturée de sublime, je me sentais en manque d’espace. À l’étroit. J’étais claustrophobe dans ton absence.
Pour seul vestige de toi, j’avais un chapeau. Ton bicorne de gangster tout meurtri, piqué d’une plume arc-en-ciel. Symbole d’une époque, d’une jeunesse étripée. Le soir entre mes doigts je le laissais tourner, spectral et brûlant dans mes paumes. On l’aurait dit cueilli au fond des abysses. Morceau d’irréel au milieu de l’existence crue. Le sable cru, le lichen cru, les oiseaux crus. Le ciel les étoiles crues.
Je m’accrochais à l’idée de te revoir. Je t’espérais à chaque détour ; au creux d’une gorge, au-delà d’un vallon, aux racines d’une falaise… Je te cherchais partout avec un espoir déluré : dans la lune immense qui faisait de la nuit une sorte de jour bleu ; dans l’écume aux becs des vautours, qui tournoyaient au-dessus de moi lentement ; dans la course désarticulée des antilopes diaphanes, dans le regard beau et noir d’un enfant sherpa…
Je croisai Sonam au moment du zénith, sur le sentier usé, au pied d’un cap. Son sourire m’apparut d’une radiance impossible, et ses yeux me donnèrent vertige. Ils étaient comme deux vortex creusés dans son visage d’enfant, m’aspirant vers trop vaste. Ses joues étaient d’un cuir rouge et ses longs cils noirs tenaient tête au vent. Je ne lui donnai pas plus de huit ans, lorsqu’il fixa le sol pour enjamber les ronces d’arbustes austères, et pas moins de trois cents, lorsque son regard s’enfonça dans le mien.
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