
Voyant que je semblais désespéré, il m’invita à le suivre. Il fit un geste de tête et me lança un tonique Chalo !
C’est vrai que j’avais une mine assez misérable. La veille, dans le lac Manasarovar, j’avais observé mon reflet de grand squelette mélancolique : les lambeaux qui m’habillaient faisaient des danses à mon flanc, et j’avais l’air d’un être vidé de tout. Un homme hanté, qui doucement s’efface.
La joie qui émanait de Sonam me semblait étrangère, extraterrestre même. Dans les petites villes par où j’étais passé, les enfants n’avaient pas l’ombre de sa candeur, pas un iota de sa lumière. Ils étaient malades, cariés, cernés. Des enfants squelettes qui mendient un avenir impossible, qui supplient les bouddhas de pierre de leur offrir un horizon.
Et voici ce petit bout de sherpa avec son grand sac sur les épaules, qui avance en sifflotant. Des airs qui s’inventent d’eux-mêmes, comme si la beauté tout autour chuchotait dans son oreille une mélodie exacte, et que Sonam daignait la lui rendre. Et, comme par magie, les montagnes, pour dire merci, fabriquaient des échos.
Sonam, soleil improbable que je cherchais. Et tant qu’à continuer de traquer l’impossible – ton fantôme, de l’espérer toujours – je décidai de le suivre.
Nous marchâmes tout le reste de la journée sans dire un mot. Les mots étaient inutiles. N’auraient aidé qu’à dissimuler ce que les corps disent déjà si clairement. N’auraient réussi qu’à diluer le concentré de nos présences ; ma posture voûtée qui révélait ma détresse, mes yeux fuyants qui gueulaient ma honte d’exister, mes mains crispées et ma démarche hésitante empreinte de mon horreur du monde. Tandis que Sonam marchait droit comme un chêne. Qu’importe l’immense sac qu’il transportait sur son dos.
Il portait ce mystérieux fardeau comme s’il eût été question d’un trésor plus précieux que tout. Il avançait dans le sentier, il marchait lentement, on aurait cru une danse. Il riait de plénitude quand le soleil sortait des nuages. Les rayons comme des plumes brûlantes venaient chauffer sa peau. Et, dans ses yeux, c’était la vitalité à faire douter les morts.
Nous marchâmes longtemps, au rythme de nos battements de cœur. Des tas de vêtements ponctuaient le passage : chaussettes, culottes, étoffes éparses tout le long du chemin, usées par les saisons. Je pensai que c’étaient des vêtements abandonnés là en promesse de dépouillement, dans ces terres sacrées de l’Ouest, par des pèlerins venus de partout chanter le Wesak et s’affranchir de leurs pelures de karma. Mais ailleurs en moi une autre hypothèse saignait : l’idée qu’il s’agisse de tombelles symboliques, déposées là pour pleurer les milliers de morts du génocide, l’idée d’une mémoire aiguë affleurant aux combes de sable roux. Tragiques lessives à ciel ouvert.
Sonam ne s’arrêtait pas, et alors je n’osai pas demander.
Au crépuscule, le ciel était rose chair, avec de longues stries rousses et charbon comme des cheveux oubliés. Sonam s’arrêta alors en observant autour de lui. Ses yeux semblèrent identifier quelques repères. Un gros rocher à notre droite. Un petit temple au loin juché au milieu des rocs. Le mont Kailash qui s’élevait à l’horizon, avec son sommet si singulier, prisme magnétique drapé de neige.
Il déposa son fardeau avec peine, ferma les yeux et inspira longuement.
Alors, sans me regarder, il se pencha et commença à sortir ce qu’il y avait dans son sac. Lentement, comme s’il s’agissait d’un rituel :
C’était un corps.
En morceaux.
Des membres humains.
Je reculai en me tenant le cœur à deux mains. Quand il remarqua ma réaction, Sonam me considéra du regard, avec des yeux de tendresse incrédule. Ses lèvres formèrent un sourire désemparant. Puis, il continua son labeur sacré. Les bras, les jambes, les pieds, le bassin… puis la tête. Une tête de vieillarde, qu’il manipulait avec un tel respect, une telle attention…
En voyant le visage ridé qu’il tenait entre ses mains, je compris qu’il s’agissait d’un parent. Sa grand-mère, peut-être. Ce qui me frappa le plus, c’était l’état du corps. La peau était d’un mystérieux or. Or comme les perles d’eau qui s’accrochent aux orchidées après la mousson. Or comme le métal des gongs qui vibrent dans les temples, à faire frissonner les murs et le plafond. Une peau inexplicablement maintenue en vie. Comme si la vie était irrésolue à quitter ce corps. Une dignité latente, qui embaumerait de force, avec plus d’art que le meilleur de tous les croquemorts. Or comme le pigment laissé par une âme trop dense.
Rien à voir avec le gris livide de nos cadavres d’Occident.
Je me sentis terriblement vibrant. Mon cœur battait sa chamade. Je tanguais d’émotions.
Sonam tourna la tête et regarda au loin, au creux de la gorge sableuse. Un cortège avançait vers nous. La famille était au rendez-vous.
***
Du peu que je savais déchiffrer la langue tibétaine, je compris que Sonam expliquait à sa famille le pourquoi de ma présence. Un gosse de dix ans qui explique à sa famille qu’il ne pouvait quand même pas laisser mourir un homme de chagrin, même et surtout le jour des funérailles de grand-mère…
Ils m’observèrent alors un à un. Après avoir effectivement trouvé dans mes yeux la mort et la fêlure, ils m’offrirent un regard de bienvenue. Puis me gratifièrent d’un Tashi Delek ! solennel. Le sourire de l’aîné n’était pas celui de la pitié. Simplement un regard lucide et calme posé sur mon humanité trouble.
Quand je vis la longue pierre pentue en forme de piste de décollage, sur laquelle attendait, assis calmement, un moine avec un couteau, je compris. Un Australien rencontré à Lhassa m’avait expliqué d’un ton aimable, je me souviens, autour de mauvais momos, ce qu’était le jhator. Parce que sur le plateau tibétain, il n’y avait pas de quoi brûler les morts, et parce que les sols étaient trop rocheux pour qu’on les creuse, les obsèques avaient évolué dans le sens bouddhique des choses ; il fallait que les corps retournent nourrir la vie, il fallait que la mort soit féconde, et que d’elle naissent des milliers de choses. Il fallait que les enveloppes corporelles soient mangées, sur-le-champ, et sans restes. J’assistais à ce qu’ils appellent des funérailles célestes.
On apporta la dépouille sur la pierre et le moine s’affaira. Il découpa la chair et broya les os, tandis qu’un autre s’occupait de tenir à distance les chiens et les rapaces. La famille ne se tenait pas très loin, parlant et riant. Aucune amertume ne tarissait les voix. Que la tristesse gorgée des grands départs. L’essence de genévrier bouillait doucement dans une soucoupe de bronze, émettant dans l’air un parfum surréel que les bourrasques qui descendaient du Kailash emportaient. Ici, dans les confins éthérés de l’Ouest, dans la sublime aridité des terres tibétaines, la tristesse avait une valeur. La tristesse se répandait de cœur en cœur comme un vent contagieux. On la savourait sans crainte. On la célébrait sans honte.
Au loin, le soleil jetait ses encres de crépuscule. Comme une méduse de ciel, engloutie par l’horizon, qui avant de mourir crache son dernier venin. Striant le firmament de pourpre et d’or. Recouvrant le foin d’une mystérieuse fièvre, une incandescence où tout semble possible.
C’était une ode au fanage, un hommage à la mort dans toute sa crudité.
Quand la dépouille fut apprêtée, les chiens se sont approchés. Un à un ils se sont jetés sur le festin funéraire. Comme je les avais vu faire de loin, avec Dhri. Puis les vautours sont venus à leur suite, avec leurs becs affamés d’ivresse. Tous regardaient grand-mère s’éparpiller dans les gueules. Grand-mère bénie de servir le Cycle des choses, sanctifiée par la terre et les espèces. Grand-mère, fièrement offerte, comme un fruit du ciel.
***
Le soir venu, on nous accueillit au temple qui siégeait à flanc de montagne. La salle commune était éclairée par des torches au beurre de yak. Les flammes montraient les visages sous une lumière ondoyante. On aurait cru que les boud-dhas étaient vivants et nous observaient. Je me sentais bien. Leurs grands yeux impossibles me regardaient comme pour me souhaiter bienvenue en moi-même. Les yeux curieux des enfants moines se tournaient vers moi. Le père de Sonam m’offrit un lait chaud. Sonam me donna une part de sa tsampa.
La bienveillance régnait, le bout de mes doigts pétillait.
La soirée était encore jeune quand je décidai d’aller me coucher. Avant de souhaiter bonne nuit à mon nouvel ami, je lui offris ton chapeau. C’est le plus énorme merci que j’ai pu concevoir. Et il le sentit, je crois. Sonam considéra l’objet avec un émerveillement enfantin. Il regarda la plume de paon qui était piquée sous le ruban, et sembla se demander à quelle sorte d’oiseau ravissant elle avait bien pu appartenir.
Ce chapeau qui t’avait tant entendu désirer le ciel venait de trouver son repos sur la tête de Sonam.
Et moi, sur mon lit de chiffons, j’arrivais enfin à te souhaiter bon voyage.
Members du Jury
MEMBRES DU JURY - RÉCIT

La rage, gagnant d’un Prix littéraire du Gouverneur général en 1989.


du prix Olivar-Asselin (1996), il a travaillé pour de nombreux médias québécois et écrit une vingtaine de livres.
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Les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ou d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.
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Commentaires
THERESE SULLIVAN
Lundi, 1 février 2010 13:02Marjorie
Mercredi, 3 février 2010 11:17C'est un très beau texte.
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