De cet endroit émane une incomparable force d’attraction. Peu après avoir passé Amenal, marchant sous une pluie fine, je la sens, à 10 km de distance, avant même d’apercevoir la pointe des flèches de sa célèbre cathédrale au fond de l’horizon verdoyant de Galice. Tel un tourbillon, Saint-Jacques-de-Compostelle attire le voyageur, le soulève, le transporte.

L’attrait qu’exerce cette cité espagnole ne date pas d’hier. C’est au IXsiècle qu’on aurait découvert le tombeau de l’apôtre Jacques le Majeur, sur une colline tout près. Ça s’est su ; les gens sont venus. À pied, à cheval. Seuls ou en caravane. Tellement que, au XIIe siècle, un émissaire de l’émir Ali ibn Yusuf rapportait : « La foule circule en si grand nombre qu’on peut à peine s’y frayer un chemin. »

Ces propos teintés d’une impatience aujourd’hui banale expriment non seulement un agacement avant l’heure face au tourisme de masse, mais laissent aussi entendre que la ville (où affluent depuis plus de 1000 ans les voyageurs du monde entier) peut être vu comme le centre de recherches rêvé pour comprendre la relation entre le touriste et sa destination, quels qu’ils soient.

Si vous dressez la carte des divers chemins de Compostelle, vous obtenez un faisceau qui s’étend depuis Saint-Jacques sur toute l’Europe, certaines branches se prolongeant jusqu’au sud de Rome, à l’est de Prague et au nord, par-delà les mers, jusqu’en Suède et en Norvège. Parti d’Irun, au Pays basque, j’ai cheminé vers l’ouest jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, en empruntant le Camino del Norte et le Camino Primitivo, deux célèbres itinéraires du Moyen Âge. Je l’ai fait à l’insistance d’un ami qui, après un bon repas et le calvados aidant, a plaidé, de façon inattendue mais convaincante, qu’il nous fallait effectuer ce périple de plus de 800 km.

Je suis content de l’avoir fait, pour diverses raisons, dont plusieurs que je n’aurais su anticiper avant le départ. Ainsi, j’ai eu la chance de découvrir une des destinations les plus inaltérables au monde. Saint-Jacques, destination source. Saint-Jacques, mère de toutes ces Mecques laïques qui ont suivi dans la tradition occidentale du voyage, cultivées ou non : Paris, Venise, Las Vegas, Puerto Vallarta. Chacune de ces destinations se visite d’une façon bien déterminée, ce que Saint-Jacques met peut-être plus en lumière à cause de la soif du pèlerin qui tenaille même le touriste le plus profane au bout de centaines de kilomètres et des innombrables ampoules aux pieds qu’il faut souffrir pour s’y rendre. Au centre de la ville, sur l’imposante Praza do Obradoiro que domine la cathédrale gothique, des milliers de périples individuels prennent fin simultanément. Arriver à Saint-Jacques, c’est être partie prenante d’un perpétuel aboutissement. On se sent porté par une vague de fond.

À Saint-Jacques, ça signifie que des milliers de gens en marche depuis des semaines décident au même moment qu’il est temps d’aller bouffer. Ils se disséminent sur les terrasses. S’attablent en troupes bavardes autour des fontaines. Et tous ces gens se restaurent et se désaltèrent. Ils s’entassent dans les bars étroits. Ils commandent de l’épaule de porc rôtie à la Casa Manolo et du ragoût de poisson chez Don Gaiferos. Goûtent aux empanadas au thon d’O Dezaseis et aux filloas (crêpes) du San Clemente. Ou suivent tout simplement la marée humaine jusqu’à la Rúa do Franco, où presque chaque porte s’ouvre sur une salle fraîche et obscure proposant des délices de Galice. S’ils sont très chanceux, ils dénichent un tabouret à la Taberna do Bispo, où ils peuvent se régaler de morcilla ou de sardines sur pain grillé, de crevettes ou de patatas bravas (frites épicées) bien aillées. Tous savourent le contraste entre les étapes antérieures du chemin, où ils ne faisaient que tendre vers ce lieu, et le glorieux instant présent, où ils se trouvent, indubitablement.

Ce qui, en cet endroit où la plupart des visiteurs consacrent plus de temps à vivre le chemin que la destination elle-même, a des répercussions qu’on a vite fait de constater, d’abord chez les autres, puis chez soi-même. À un certain moment, on se met à remarquer des gens séparés de leur groupe, installés sur un banc de la Praza da Quintana, ou recueillis, le regard lointain, dans la nef de la cathédrale. Ou encore, un après-midi, on se retrouve assis sur la verte colline de la Carballeira de Santa Susana, planté sous un des vieux chênes du parc, admirant en silence la vue de la cathédrale par-delà les toits rouges et les rues étroites de la vieille ville. On n’entend aucune automobile, aucun moteur, et, l’espace d’un instant, on est projeté hors du temps. On pourrait avoir abouti au XIIe siècle, ou au IXe, ou même au XXIVe. Soudain conscient de sa place dans l’univers. Cette fulgurance d’un instant hors du temps, cette vision de notre propre expérience s’inscrivant dans l’histoire de l’humanité, vaut amplement le voyage. À ce moment-là, soit vous réalisez que le voyage est fini, soit vous saisissez qu’il ne finira jamais.

Pour la plupart d’entre nous, la plupart du temps, c’est la première de ces propositions qui s’avère. Peu importe, en fait : un voyage tire à sa fin lorsqu’un autre commence.


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