Voyage

Sinueuse Sydney

Une visite au cœur des milieux de l’architecture et de l’art en Australie.

Par Alec Scott
Photos par Mark Roper & Christopher Morris

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À Martin Place, promenade du quartier des affaires de Sydney, les édifices patrimoniaux de style néo-classiques font écho aux constructions modernes. / Le raffi­ne­ment de la ville de Sydney éclipse le machisme exacerbé de l’Australie.

Je ne sais vraiment plus ce qui m’a pris. Toujours est-il que je suis en train d’escalader une enfilade d’échelles, à l’intérieur d’étroits tunnels verticaux, dans les entrail­les du pont qui enjambe le vaste port de Sydney. Difficile de savoir si c’est la claustrophobie ou le vertige qui me soulève l’estomac. J’entends le vacarme des trains à mes pieds, le sifflement des voitures sur l’au­toroute qui traverse le pont, les craque­ments de l’armature d’acier érigée il y a 77 ans. Enfin, je touche au but : le sommet de l’arc qui supporte toute la structure. J’ai réussi. Ma trouille s’évanouit temporairement. Le vent vif du Pacifique est grisant. Le port grouillant de nombreux traversiers bour­donne d’animation. Le fameux Opéra de Sydney brille d’un éclat soutenu au soleil. Dans l’euphorie du moment, tandis que le guide prend pour la postérité une photo de groupe, j’enlève les deux mains du parapet pour poser avec mes compagnons d’escalade. Sur le cliché, j’ai l’air à moitié fou de bonheur.

Jeune, alors que j’étais un garçon studieux à lunettes, mes livres décrivaient une terre des antipodes colonisée par des bagnards dont les manières frustes étaient devenues celles de toute une nation. Puis j’ai commencé à entrevoir une autre Australie, grâce au roman Oscar et Lucinda, de Peter Carey (récipiendaire du prix Booker en 1988), émouvante histoire d’amour où la ville de l’auteur, entachée de péchés, est un personnage à part entière ; et à l’un de mes films favoris, Fais-moi danser (1992), du réalisateur Baz Luhrmann, comédie romantique sur le célèbre univers australien des concours de danse de salon. Une Australie parallèle, dont le cœur est Sydney, a commencé à émerger. J’y ai découvert un paradis du dandysme. À son stoïcisme et à sa rudesse de rugbyman répond une part égale de sensualité. Ici, chaque ligne droite cache une courbe. 

Thorpe Aquatic Centre
Harry Seidler a fait bien des vagues en proposant le Ian Thorpe Aquatic Centre.

À la différence de Melbourne, au plan parfaitement quadrillé, les rues de Sydney serpentent en tous sens. Quelques-unes épousent les sinueuses baies du port, d’autres tracent les méandres de ruisseaux taris, d’autres encore suivent les sentiers qu’empruntaient les aborigènes le long des crêtes des nombreuses collines de l’endroit. Conséquemment, Sydney, qui a connu une ruée vers l’or, a toujours eu un faible pour les pécheurs qui s’écartent du droit chemin, les magouilleurs qui prennent des raccourcis vers la richesse, les créateurs qui refusent le conformisme. Ici s’achèvent les sentiers battus.

Thorpe Aquatic Centre
En soumettant les plans de l’Opéra de Sydney à un jury international, en 1957, l’architecte Jørn Utzon brisa toutes les conventions en vigueur. L’immeuble, une des plus importantes entreprises architecturales du XXe siècle, est composé de trois groupes de coquilles voûtées et entrelacées ; il abrite deux grandes salles de concert et un restaurant.

Partout en ville, balcons et grandes galeries des maisons victoriennes se parent de balustrades en fonte ornées d’extravagantes volutes.

« Tous les nouveaux venus à Sydney vivent cette désorientation », commente l’affable Eoghan Lewis, architecte et animateur local de circuits pédestres. Son entreprise, Sydney Architecture Walks, propose des « visites urbaines pour esthètes, lettrés et flâneurs » qui s’attardent sur plusieurs prestigieux édifices de la ville, presque tous curvilignes : l’Opéra de Sydney, conçu par Jørn Utzon en 1973, la Sydney Tower (1981), de forme cylindrique, la svelte Aurora Place (2000), de l’architecte étoile Renzo Piano. Mais arabesques et fioritures ne datent pas d’hier. Partout en ville, balcons et grandes galeries des maisons victoriennes se parent de balustrades en fonte ornées d’extravagantes volutes. Aller à la découverte de ces ornements, c’est comme assister au déroulement d’une danse, ce que je fais un peu plus tard, dans un centre communautaire. Une boule disco y tourne lentement au-dessus de danseurs de salon endimanchés, les femmes vêtues de velours pourpre, de mousseline rose, de lamé et paillettes argent ; les hommes en tenues plus classiques, abstraction faite d’une ou deux incroyables postiches.

En m’éloignant par les quais de Circular Quay, là où les premiers transports de forçats ont accosté à la fin du XVIIIe siècle et où s’arrêtent de nos jours de nombreux bateaux-bus, je prête l’oreille aux sons aériens des didgeridoos de musiciens aborigènes. Bien qu’on estime que seulement 1 % des 4 millions de résidants de Sydney descendent des aborigènes, leur influence est partout visible, surtout dans le domaine des arts. Les mercredis soir, le gratin de la ville, portant complets ajustés et robes griffées, afflue à l’Art Gallery of New South Wales pour encourager (et être vu en train d’encourager) les arts. Le soir de ma visite, le centre d’attraction est un extraordinaire portrait de Brandon Walters, le jeune aborigène vu dans le dernier film de Luhrmann, Australie.

« L’art aborigène jouit d’une vague de popularité », affirme le conservateur et artiste Jonathan Jones, lui-même d’origine aborigène, lors d’une causerie présentée à guichets fermés sur la collection d’art indigène du musée. Il en décrit avec passion quelques œuvres, dont celles du renommé Ronnie Tjampitjinpa, qui fourmillent de cercles concentriques hypnotiques, chargés, selon Jones, de multiples significations : campements, pierres, fruits, seins, le Soleil et la Lune. « Quoi qu’elles représentent, il émane de ces formes concentriques une certaine énergie », explique-t-il. Rien de ce que j’ai vu lors de cette semaine émaillée de visites de musées et de galeries ne se compare à l’œuvre de Tjampitjinpa, qui exerce un puissant attrait onirique. Les toiles de cet artiste sont des symboles de persévérance.

Un gourmet d’ici m’a vanté les crêpes à la ricotta de Bills, un resto réputé pour ses déjeuners. Un matin, question de les mériter, je décide de faire le trajet à pied entre mon hôtel du centre-ville, l’imposant hémicycle qu’est le Sofitel Sydney Wentworth, et le joyeux fouillis de rues qui constitue Darlinghurst, une banlieue enclavée. Ayant presque doublé la distance en me trompant de chemin à quelques reprises (un effet de la désorientation dont parlait Eoghan Lewis), j’arrive à destination avec l’estomac dans les talons. Heureusement, car le plat est immense, costaud, riche. Gorgées de ricotta fraîche, les crêpes sont copieusement garnies de bananes, de sucre à glacer, de beurre miellé et de sirop d’érable. Le Bill éponyme de l’endroit, Bill Granger, est l’une des nombreuses étoiles culinaires locales. Sa cuisine aux portions et saveurs flirtant avec l’excès est typique de Sydney l’épicurienne. Ici, les casseroles font du bruit.

Mais ce sont les viandes d’élevage qui font la gloire culinaire de l’Australie. Aux tables nappées de blanc de l’Aria, un élégant resto avec vue sur les lumières de l’Opéra de Sydney, le chef Matt Moran sert une côtelette d’agneau fondante avec pastia à l’agneau, fenouil et poivron rouge. Chez Billy Kwong, je goûte une cuisine fusion asiatique qui maintient un équilibre complexe entre l’aigre-doux et l’épicé. Une femme au maquillage expressionniste et à l’abondante crinière teinte en blond me prodigue ses conseils : « Essaie le flanc de porc, trésor. Tu ne le regretteras pas. » Caramélisé dans son jus et accompagné d’une salade aigrelette de chou à la chi­noise, le porc ne m’inspire aucun regret.

Pendant les nombreuses années de l’Australie blanche, le pays est resté fermé à l’immigration de ses voisins d’Asie. Ce n’est qu’en 1973, quand cette politique a été abolie, qu’il a recommencé à accueillir des arrivants du Vietnam, du Japon et de la Chine. Depuis, avec une croissance démographique moyenne de 1000 personnes par semaine en 2008, Sydney est devenue experte dans l’art d’intégrer les immigrants. Cet afflux s’est non seulement traduit par une nouvelle gamme de saveurs, de textures et d’ingrédients, mais la cuisine locale a aussi gagné en raffinement et en savoir-faire.


La sensualité de Sydney s’exprime à travers la mode, la gastronomie et le design industriel.

« Les designers ont ici tendance à se livrer à leurs passions », me dit Jane Latief du Powerhouse Museum.

Pour brûler ce surplus de calories, je vais nager au Ian Thorpe Aquatic Centre, façon détournée de rendre hommage à Harry Seidler, l’architecte de Sydney qui l’a construit. Surmonté d’un toit en forme de vague déferlante, l’édifice est le testament tout trouvé du maître bâtisseur obsédé par les courbes, décédé en 2006.

Seidler fait partie de ceux, nombreux, à qui la ville a offert une seconde chance. Jeune juif, il a fui l’Autriche après l’Anschluss ; après un séjour au Canada, il s’est établi à Sydney, remerciant la ville de son hospitalité avec plusieurs immeubles dynamiques, dont la tour (bel et bien ronde) de l’Australia Square (1967) et l’édifice Horizon Apartments (1998), qui s’inspire aussi des vagues et se dresse au sommet d’une colline à Darlinghurst.

Après ma baignade, je mets le cap sur une centrale électrique reconvertie des environs. Le Powerhouse Museum présente les œuvres d’un autre flamboyant créateur : le designer Marc Newson. Voici sa Lockheed Lounge, une audacieuse chaise longue recouverte d’alu ; voilà son célèbre fauteuil Embryo, telles deux gousses rose orangé. Jane Latief, du service de l’éducation et de l’élaboration de projets du musée (et coordonnatrice des programmes au festival international Sydney Design), me pilote dans les galeries : « Les designers ont ici tendance à se livrer à leurs passions. »

Les jours suivants, j’écume les kiosques des jeunes créateurs de mode aux Paddington Markets, qui se tiennent tous les samedis dans une vieille usine victorienne merveilleusement délabrée, ainsi qu’aux Finders Keepers Markets, qui ont lieu deux fois l’an. Je déambule entre les boutiques de meubles et de luminaires de Surry Hills et je visite le cœur de ce quartier du design, l’Object (ou centre australien d’artisanat et de design), un atelier et espace d’exposition sis dans un autre édifice circulaire. Au terme de mes allées et venues, une conclusion s’impose : cette ville pousse l’originalité à un degré extrême. La profusion de sacoches excentriques, de t-shirts sérigraphiés, d’abat-jour fantaisistes et de bottines lacées originales que je déniche est aux antipodes de Crocodile Dundee.


À Bondi Beach, les eaux calmes d’une piscine tranchent avec la houle puissante et imprévisible de l’océan.

Dans Fais-moi danser, où Luhrman nous présente une vision plus moderne du pays, l’exubérance l’emporte. On peut dire la même chose de Sydney. Dans ce pays fondé sur la ligne droite et le conservatisme religieux, une ville toute de courbes a émergé, une cité d’édifices arrondis, d’art hypnotique et de danseurs de salon aux tenues délirantes qui dessinent des arabesques sur le plancher de danse.


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Publié: 30 septembre 2009.

à Sydney

Récemment rénové, le Sofitel Sydney Wentworth est situé à quelques pas de l’Opéra, du jardin bota­ni­que et de nombreux musées. Assurez-vous de faire un tour au Garden Court, le restaurant-terrasse du cin­quième étage, à l’élégante déco en noir et blanc.
61-101 Phillip St., 61-2-9228-9188, sofitelsydney.com.au

à Sydney

L’Orient et l’Occident se ma­rient au minuscule et éthique resto Billy Kwong, qui sert no­tam­ment un flanc de porc bio braisé et caramélisé avec sa­lade de chou à la chinoise. La plupart des mer­cre­dis, l’Opéra de Sydney sert un goûter dînatoire au son des voix des chanteurs d’Opera Australia. À l’Aria du chef ve­dette Matthew Moran, admirez la vue sur l’Opéra tout en dégustant un agneau succulent, alors qu’au Sydney Tower Restaurant, resto tournant et Mecque des car­ni­vo­res, la ville entière sert de toile de fond. Et pour un dé­but de journée substantiel, rien ne vaut les crêpes à la ri­cot­ta de Bills.

Aria 1 Macquarie St., 61-2-9252-2555, ariarestaurant.com

Bills Plusieurs adresses, bills.com.au

Billy Kwong 3/355 Crown St., 61-2-9332-3300, kyliekwong.org

Opéra de Sydney 2 Macquarie St., 61-2-9250-7111, sydneyoperahouse.com

Sydney Tower Restaurant 100 Market St., 61-2-8223-3800, sydneytowerrestaurant.com.au

à Sydney

L’art aborigène est à l’hon­neur à l’Art Gallery of New South Wales, tandis que l’art et le design d’avant-garde s’affichent au Powerhouse Museum et au festival international Sydney Design. Pour des créations à emporter, filez à l’Object (centre aus­tralien d’artisanat et de design), aux Finders Keepers Markets (semestriels) ou aux Paddington Markets (hebdomadaires), selon votre horaire. Pour di­gérer toute cette nourriture intellectuelle, rien de mieux qu’un peu d’exercice : allez nager au Ian Thorpe Aquatic Centre, sis dans un immeuble res­sem­blant à une vague, œuvre de l’agence d’architectes Harry Seidler & Associates.

Art Gallery of New South Wales Art Gallery Road, The Domain, 61-2-9225-1744, artgallery.nsw.gov.au

Finders Keepers Markets Le prochain se tiendra les 4 et 5 décembre au CarriageWorks, 245 Wilson St., Eveleigh, thefinderskeepers.com/sydney_markets.php

Ian Thorpe Aquatic Centre458 Harris St., Ultimo, 61-2-9518-7220, itac.org.au

Object: Australian Centre for Craft and DesignSt. Margarets, 417 Bourke St., Surry Hills, 61-2-9361-4511, object.com.au

Paddington MarketsOn Saturdays / Les samedis, 395 Oxford St., Paddington, 61-2-9331-2923, paddingtonmarkets.com.au

The Powerhouse Museum500 Harris St., Ultimo, 61-2-9217-0111, powerhousemuseum.com

Sydney Design: International Design Festival At the Powerhouse Museum in summer 2010 / Au Powerhouse Museum à l’été 2010, sydneydesign.com.au

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