Au sortir des sombres recoins de la gare de Sannomiya, je hume les légers effluves salins (avec une pointe de sauce soya) dans l’air de la ville portuaire. Kobe, dans la partie sud-ouest de Honshu, la principale île du Japon, s’ouvre devant moi comme un rêve d’une ville de l’avenir. Personne ici ne s’abaisse à faire un truc aussi banal que marcher sur le sol. Ici, le centre-ville est surélevé et les habitants lévitent. Ils déambulent sur une série de passerelles et de rampes qui s’entrelacent en un réseau complexe jusque dans les hauteurs de grands magasins rutilants comme Marui, Sogo et Loft. Les gratte-ciel délaissent les angles droits au profit de murs-rideaux incurvés alors qu’en écho au port des vagues de couleurs éclaboussent de vastes écrans DEL. Le tout contraste de façon saisissante avec le mont Rokko densément boisé à l’arrière-plan. Dans Flower Road aux platebandes odorantes, je passe devant une énorme horloge florale. Il est 15 minutes après les azalées, heure normale du Japon.

Je suis déjà venu à Kobe, mais ce n’était pas la même Kobe. En 1994, le cœur de la ville était désorganisé et terne, un fatras défraîchi de bâtiments érigés dans les années 1960, 70 et 80. Je logeais dans un triste hôtel de béton et de verre sur le front de mer, qui à l’époque était sombre et désolé la nuit tombée. Plus maintenant. À lui seul, ce front de mer aujourd’hui scintillant semble confirmer la rumeur qui m’a ramené ici : Kobe serait devenue la capitale japonaise du style. En arpentant le port qui s’étend sur 16 km, je vois bien que cette ville, aux couleurs plus vives et aux traits plus nets que jamais, est prête pour un plan-séquence qui la mette en valeur. Kobe est un lieu parfaitement cinématographique. Si Hitchcock vivait encore, il y tournerait un thriller.

Le style KobeLe style Kobe total s'applique, entre autres, aux chaussures et aux vêtements.

Alors que je gravis l’abrupte rampe de béton qui mène à l’entrée du grand magasin Sogo, la foule (contrairement à moi) semble pétiller, comme si elle venait d’être aspergée de champagne bien frappé. Les jeunes femmes portent des robes courtes aux couleurs hypersaturées (turquoise, cramoisi, violet) assorties de longs gants noirs en filet. Un ado me frôle, vêtu de baskets Asics vert lime et bleu fabriquées ici et coordonnées aux carreaux de son sac à dos. En haut de la passerelle, juste comme je commence à croire que chacun a marié son look dernier cri au paysage urbain, j’éternue et, comme si elle n’attendait que ce signal, une fille à la jupe rétro rose, au teint acajou et à la crinière de Roi lion s’avance pour m’offrir un mouchoir rose.

Pour découvrir comment cette cité de 1,5 million d’habitants est devenue aussi avant-gardiste, je me rends à l’hôtel de ville, où m’accueille l’urbaniste et architecte Takahito Saiki. « Les Kobéens sont depuis longtemps reconnus pour leur bon goût », affirme-t-il alors que nous admirons la silhouette de la ville depuis son bureau du 12e étage. Mais c’est une tragédie qui a poussé Kobe à adopter une nouvelle approche du style, à la fois locale et mondiale. En 1995, le grand tremblement de terre de Hanshin-Awaji, qui a atteint 7,3 sur l’échelle de Richter, a tué plus de 4500 personnes et détruit ou endommagé plus de 120 000 bâtiments. « Les désastres naturels, raconte Saiki, nous ont donné la chance de réfléchir à l’espace et au temps et à leur rapport à la ville. » (Les inondations dévastatrices étaient jadis fréquentes ici, explique-t-il.) « Quand les urbanistes de tout le Japon ont convergé à Kobe après le séisme, nous avons tenté de voir la tragédie comme une occasion non seulement de recréer ce qui était, mais aussi de bâtir une ville qui serait inclusive, interactive et écologique. » D’où les passerelles surélevées, les vastes places paysagées et les jardins minuscules, mais parfaits, que j’ai vus plus tôt.

L'hotel de ville KobeL'hôtel de ville est tapissé d’affiches faisant la promotion du design et d’événements à Kobe.

Président de l’Université du design de Kobe, Saiki s’assoit à une table de conférence où s’empilent cartes, tableaux, analyses statistiques, dépliants publicitaires, une gravure de Kobe au xixe siècle et même un diagramme de Venn. « Le design à Kobe ne se limite pas à la conception d’articles ou de bâtiments individuels ; il s’agit aussi de créer une esthétique de vie globale», précise-t-il. Vêtu d’une de ces chemises blanches sans col dont les architectes semblent avoir le monopole, Saiki est partisan de ce qu’il appelle le style Kobe total, un concept qui, plutôt qu’une griffe unique, préconise un look complet : « Perles, chaussures, chapeaux, sous-vêtements. » Avant de partir, je m’émerveille encore de la vue (Kobe est aussi verte et invitante que spectaculaire et harmonieuse) en songeant que même les plaques d’égout sont belles : des rectangles en fonte émaillée jaune qui illustrent en silhouette les hauts lieux de la ville.