Voyage
Toucher Terre-Neuve
L’écrivain Micheal Crummey navigue autour de sa province natale et plonge dans l’océan.
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Des passagers en peignoir blanc sont attroupés dans le foyer du navire. À la réception, une membre d’équipage remplit des petits verres de Baileys, qu’on cale aussi vite qu’elle les aligne. Un homme trapu aux cheveux argentés lève le sien et me lance : « Fourbissons nos armes. »
Néo-Zélandais (et éleveur de moutons, qui plus est), Murray effectue son premier voyage ici. Organisé par Adventure Canada, ce périple annuel autour de Terre-Neuve est pratiquement le seul moyen d’en voir toutes les côtes. Certains coins ne sont encore accessibles que par mer : l’île Fogo, au large de la pointe nord-est, et l’essentiel de la côte sud, difficile d’accès, entre Rose Blanche et la péninsule de Burin. Je suis né à Terre-Neuve, j’y ai grandi et j’en ai exploré tous les chemins praticables. Mais les collectivités les plus isolées de cet itinéraire seront aussi nouvelles pour moi que pour mes compagnons venus d’ailleurs.
Nous sommes montés à bord de l’Akademik Ioffe, un navire océanographique russe faisant aussi des croisières, par un dimanche après-midi de la fin du mois d’octobre, et avons quitté le port de Saint John’s à la nuit tombante. En cette soirée anormalement chaude, les ponts étaient bondés tandis qu’on s’engageait dans les Narrows, le goulet du port. Le long des falaises de Battery, les lueurs des maisons formaient une joyeuse guirlande, et devant nous s’étendaient les ténèbres océanes. « Enfant, on m’a souvent parlé de Terre-Neuve, m’a dit Murray. Ça semblait l’endroit le plus exotique au monde. »
Je ne crois pas qu’il rêvait d’une saucette dans les eaux glaciales de l’Atlantique Nord, mais c’est ce qu’il s’apprête à faire, ainsi que 15 autres hardis plongeurs. Les passagers sains d’esprit, et la plupart des 40 Russes de l’équipage, sont accoudés pour assister à la scène, ayant revêtu Gore-Tex et gants doublés. Il fait 10 °C, la normale saisonnière, une bruine persistante tombe des nuages bas et l’eau frise le point de congélation. Je tends un autre Baileys à Murray et fais moi-même cul sec.
L’Akademik Ioffe mouille dans la baie des Îles, sur la côte ouest de Terre-Neuve. Au creux de l’anse, on voit le hameau désert que nous avons exploré en matinée. Sur le rivage, une rangée de chalets d’été. Derrière, sur les hauteurs, dans un pré jadis défriché à la hache, une jument et deux poulains, qui ont gardé leurs distances pendant notre sortie à terre.

L’échelle de coupée a été abaissée jusqu’à la ligne de flottaison. Je retire mon peignoir ; la bruine me donne la chair de poule. Deux Zodiac flottent à 5 m du navire afin de prévenir toute noyade. Sur la plateforme, j’y vais d’une petite prière pour mes bijoux de famille.
Et je plonge.
Même à mes yeux, Terre-Neuve a toujours revêtu un caractère étrange et insolite, comme un monde à part.
Depuis notre départ de Saint John’s, on a fait escale dans des ports de pêche bicentenaires et navigué entre les contreforts des monts Long Range, dans le fjord de Bonne Baie. À Seldom Come By, à Raleigh et à Bird Cove, on s’est empiffrés d’orignal et de caribou en pot, de tartelettes à la chicouté, de brioches à la mélasse, de crevettes et crabes frais, de capelans rôtis, de poisson et brouet. On a marché sur les hauts plateaux du parc national du Gros-Morne, dont les étranges reflets orangés sont dus à la forte teneur en soufre des blocs mantéliques exposés par la tectonique. Même à mes yeux, Terre-Neuve a toujours revêtu un caractère étrange et insolite, comme un monde à part.
Il nous reste encore à aborder la côte sud, où se trouve le village de François, blotti dans la cuvette d’un fjord de 800 m de long, entre des parois rocheuses de 120 m tirées du Seigneur des anneaux. On doit aussi observer une des plus grandes colonies d’oiseaux marins en Amérique du Nord, au cap Saint Mary’s, où fous de Bassan, cormorans et petits pingouins nichent par dizaines de milliers sur des éperons rocheux.
Mais, à cet instant précis, je suis encore dans l’océan, transi, incapable de penser à ce que nous avons vu ou à ce qui nous attend. Ou de me rappeler quel jour nous sommes. Ou même mon nom.
Après la violence du choc initial dans l’eau s’installe une sorte d’engourdissement. Je m’éloigne et me retourne pour observer les plongeurs descendant l’échelle un à un. Des femmes portant des guirlandes hawaïennes en plastique. Un homme coiffé d’oreilles de chien devant servir lors d’un dîner costumé. Tous les moyens sont bons, j’imagine, devant l’épreuve.
Un quart d’heure dans l’océan par un bel après-midi d’automne et j’ai l’épiderme en feu. Pas étonnant que les pêcheurs n’apprennent jamais à nager.
Sur la plateforme, un marin russe taciturne tire les nageurs hors de l’eau ; la plupart remontent sans demander leur reste. Mais moi, j’éprouve l’envie ridicule de revendiquer mon appartenance, comme si ma tête dure prouvait mon attachement à ces lieux. Je surnage tandis que les touristes étrangers retournent à leurs serviettes, j’interpelle ceux qui branlent encore dans le manche. En porte-drapeau terre-neuvien, je résiste jusqu’à faire partie du dernier trio dans l’eau, prenant le temps de discuter de l’intérêt d’un plongeon à mi-hauteur de l’échelle. Un quart d’heure dans l’océan Atlantique par un bel après-midi d’automne et j’ai l’épiderme en feu. C’est là que j’agrippe l’échelle. Pas étonnant que tant de pêcheurs n’apprennent jamais à nager.
Un sauna dispense sa chaleur sur le cinquième pont, et la plupart des nageurs y filent dare-dare. L’éleveur de moutons néo-zélandais est là, grelottant mais souriant. Murray a piqué une tête avant de regagner prestement l’échelle. « Le froid ne me dérange pas tellement, m’assure-t-il, mais je n’aime pas nager là où je ne vois pas le fond. »
Quelqu’un a eu la sagesse d’apporter la bouteille de Baileys. Je lève mon verre à Murray, en lui demandant : « Est-ce assez exotique à ton goût ?
– Mets-en ! »
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