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Les Caraïbes : d’une île à l’autre à bord d’un voilier quatre-mâts

Notre reporter fait voile sur un temps révolu à bord du Sea Cloud, un authentique grand voilier manœuvré à la main.

Le Sea Cloud met les moteurs au large de Soufrière

Avec les pitons de Sainte-Lucie qui semblent émerger de l’océan, le Sea Cloud met les moteurs au large de Soufrière.

Assis à siroter mon café du matin sur la véranda du chalet d’hiver que j’ai loué sur la baie de Grande Anse, à la Grenade, j’aperçois un quatre-mâts barque à l’horizon. Je distingue d’abord ses cacatois et perroquets, puis ses huniers volants et fixes. C’est le Sea Cloud, long de 110 m, qui rejoint Saint George’s, la capitale, telle une vision tirée d’une marine d’époque. Une fois le navire plus proche, je dénombre plus de 20 voiles blanches gonflées qui le font avancer à environ cinq nœuds sous un vent d’est-nord-est modéré.

L’aigle en figure de proue du Sea Cloud

L’aigle en figure de proue du Sea Cloud.

Le marin en moi est emballé. Je dois monter à bord ce soir pour quelques jours et nuits en mer, à faire voile au nord vers Saint-Vincent-et-les Grenadines puis Sainte-Lucie, avant de mettre le cap à l’est jusqu’à la Barbade. Je connais le coin, j’y ai maintes fois navigué sur de plus petits yachts depuis les années 1970.


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Les eaux des îles du Vent (surtout entre Sainte-Lucie et la Grenade) sont les meilleures des Antilles pour la plaisance, en raison des alizés réguliers, du beau temps et des baies abritées où jeter l’ancre pour prendre une bouchée et boire un coup avec d’autres marins. Cette fois, au lieu d’être capitaine, navigateur ou matelot (ou même barman), je visite ces îles à titre de passager choyé à bord de ce qui semble être le plus splendide grand voilier de croisière au monde. Ne pas avoir à me soucier des écoutes et des winchs est un changement d’air auquel je saurai m’habituer, autant qu’au sorbet à la mangue maison.

 

Gauche à droite : Simon Kwinta ; les passagers quittent et regagnent le bateau en Zodiac.

Gauche à droite : Simon Kwinta, gérant d’hôtel sur le voilier depuis 30 ans ; les passagers quittent et regagnent le bateau en Zodiac.

Au crépuscule, le Sea Cloud est ancré dans la baie à un mile de la côte, orné tel un majestueux arbre de Noël de guirlandes lumineuses entre les mâts imposants et les bouts de vergues. Son annexe me fait traverser ; nous accostons la coque blanche et le commis aux vivres m’accueille à bord. Je passe des heures à arpenter les ponts en teck, émerveillé par l’accastillage en laiton et en bronze polis, les cordages soigneusement lovés, les boiseries ouvrées et le gréement complexe doté de fourrures de ragage tissées à la main en chanvre, comme il y a des siècles. Sur la passerelle, l’habitacle et le transmetteur d’ordres en laiton sont toujours là, encastrés comme au lancement du navire dans les années 1930, malgré la présence de systèmes de navigation et de communication du XXIe siècle. Lorsqu’à minuit l’ancre de 1,9 t est levée, la plupart des 58 autres passagers se retirent dans leurs cabines. Je suis trop excité pour dormir : j’ai toujours rêvé de voyager sur un grand voilier. Tandis que nous faisons route à moteur vers le nord (on ne hisse normalement les voiles que le jour), je reste sur le pont, où mes rêveries me transportent il y a plus de 400 ans, lorsque de tels navires ont amené vers nombre de ces îles des vagues de colons espagnols, français, britanniques, néerlandais et portugais. Ils étaient bien moins luxueux et tenaient bien moins la mer que cet élégant voilier de croisière cinq étoiles voguant dans l’air chaud des tropiques.

La salle à manger en panneaux de bois

Le souper dans la salle à manger en panneaux de bois donne l’impression de remonter dans le temps.

Tel un marin affecté au quart de nuit, je ne dors que quelques heures dans ma cabine à bâbord avant que le capitaine du navire, Vladimir Pushkarev, un affable Bélarusse de 48 ans vêtu d’un uniforme blanc sans un pli, donne à l’aube l’ordre de hisser les voiles. La chorégraphie est somptueuse : 18 jeunes hommes et femmes (bon nombre ont fait leurs classes dans la marine de leur pays d’origine) grimpent rapidement les enfléchures et rampent sur les vergues pour dénouer les cargues et déferler les voiles en Duradon (de nos jours, la voilure est surtout en textile synthétique) ; d’autres actionnent d’énormes treuils de pont pour régler l’angle des voiles carrées que gonfle une brise du sud-est de huit nœuds. « J’aime être tout là-haut, me dit une jeune mousse en commençant à grimper.Je peux voir à l’infini. » Je l’observe à la plus haute vergue du grand mât avant, haut de 54 m, et en bon acrophobe, je suis bouche bée.

Gauche à droite : La cabine des proprios ; l’équipage grimpe jusqu’à 54 m

Gauche à droite : La cabine des proprios comprend robinetterie dorée, manteau de cheminée en marbre et meubles de style Louis XIV, une déco tout indiquée pour une héritière d’un empire céréalier ; l’équipage grimpe jusqu’à 54 m au-dessus du niveau de la mer.

Nous jetons l’ancre le lendemain au large d’Union, dans la baie isolée de Chatham, pour une baignade et un barbecue sur la plage : aubergine grillée aux épices locales, darnes d’espadon, salade de chou rouge à la papaye. Je retourne à terre quand nous mouillons au large de Soufrière, au pied des majestueux pitons de Sainte-Lucie, pour faire un tour au resto Petit Peak et au Hummingbird Beach Resort, deux populaires repaires de marins qui s’avèrent fidèles à mes vieux souvenirs. Le plus souvent, néanmoins, je suis heureux de rester à bord, à m’imprégner de l’ambiance sur le voilier. C’est un peu comme remonter dans le temps, même dans la suite du proprio de 38 m2, (construite pour Marjorie Merriweather Post et Edward Hutton), avec ses dorures originales des années 1930, ses cheminées en marbre et sa robinetterie dorée. Sur le vaste pont promenade abrité d’une toile qui sert de bar et de centre de divertissement, un chœur d’officiers et de membres d’équipage chante à pleins poumons des chansons de marins en anglais, en allemand, en polonais et même en tagalog, accompagné par Peter, le pianiste. Nous faisons de notre mieux pour joindre nos voix au concert. (Le fameux champagne Drappier aide, je trouve.) En plus de ne proposer ni piscine, ni casino, ni gym, ni spectacle de variétés façon Las Vegas, le Sea Cloud n’a pas la télé. En lieu et place, les murs lambrissés de chêne de la salle à manger sont tapissés d’une vaste collection de livres, y compris les romans maritimes de Joseph Conrad et de Patrick O’Brian, lectures idéales pour qui voyage dans le temps. Je décide donc de rester à bord quand nous mouillons dans la baie Admiralty de Bequia, au large de Port Elizabeth, et c’est ainsi que l’ancien premier ministre vincentais sir James Mitchell tombe sur moi en visitant le navire.

À Grenade

L’itinéraire de Bridgetown à Bridgetown fait un arrêt à Grenade.

Le soir de notre bordée de 90 km jusqu’à Bequia, le capitaine Pushkarev préside un cocktail et souper d’apparat qui surpasse nos habituels repas gastronomiques, thés et collations de minuit. Avant même le plat principal, on nous sert du crabe royal au verjus, du turbot au beurre blanc vanillé et, au trou normand, un sorbet au kir royal. C’est loin de mon ordinaire en mer, qui consiste à vider et fileter un poisson ou à ouvrir une boîte de Spam sans me couper un doigt. Par chance, je suis assis à l’une des huit grandes tables de la salle à manger à côté d’une sympathique docteure suisse, qui se fait un plaisir de m’indiquer lesquels des nombreux couteaux, fourchettes et cuillères conviennent aux divers services.

Gauche à droite : le transmetteur d’ordres ; chef Uwe Pöhlmann

Gauche à droite : le transmetteur d’ordres en laiton sur le pont est d’origine ; la prise du jour au menu du chef Uwe Pöhlmann.

Après souper, je traîne sur les ponts, admirant les constellations qui ornent le firmament d’un collier cristallin au-dessus du gréement qui oscille, sentant le léger roulis du pont sous mes pieds, écoutant le clapotis des vagues contre la coque. Tout le monde se connaît sur un petit bateau comme celui-ci, au contraire des hôtels flottants de 3000 passagers ou plus. C’est comme une famille internationale, avec 12 pays représentés au sein de l’équipage. Je discute avec plusieurs marins au repos rassemblés sur le gaillard d’avant, près du poste d’équipage. Le maître charpentier me confie que ce voilier, avec sa charpente d’époque et son gréement complexe, présente un plus grand défi que tout navire marchand ou paquebot. Les 61 membres d’équipage et les 64 passagers (maximum) ont un intérêt commun : naviguer comme à la belle époque.

Le Blue Lagoon

Le Blue Lagoon, un coin détente à la poupe du navire.

À la brunante, en route vers notre destination finale de Bridgetown, à la Barbade, nous croisons le Star Clipper, un autre quatre-mâts rentrant au port, et les capitaines se saluent d’un coup de sirène. Un matelot ricane près de moi. « Ça, c’est un bateau à pitons », dit-il, signifiant par là que, sur les rares grands voiliers de croisière qui sillonnent les mers des Caraïbes et d’Europe, seul le Sea Cloud est entièrement manœuvré à la main. D’autres ont l’air authentique, mais leurs voiles sont déployées principalement par des servomoteurs commandés par ordinateur, et non par de fiers matelots.

Plusieurs paires de mains sont nécessaires

Plusieurs paires de mains sont nécessaires pour faire voguer ce grand voilier des années 1930.

Je passe ma dernière nuit sur le pont, encore, étendu avec quelques passagers sur les coussins turquoise du Blue Lagoon, un coin détente à la poupe du navire. Nous tentons d’identifier les étoiles dans le firmament et de nommer les pièces d’accastillage du mât d’artimon et des haubans. Le vieux loup de mer que je suis en a encore à apprendre.

Pour plus d'informations ou pour réserver un voyage à bord du Sea Cloud, visitez seacloud.com.


Ce voilier sur les mers veille

Le Sea Cloud quitte Sainte-Lucie

Le Sea Cloud quitte Sainte-Lucie toutes voiles (32, pour être précis) dehors.

Années 1930
Construit pour Marjorie Merriweather Post, héritière d’un empire céréalier, et son mari, le magnat de Wall Street Edward Hutton, le Sea Cloud était en 1931 le yacht privé le plus grand et le plus cher au monde.

Années 1950
Il a appartenu au dictateur dominicain Rafael Trujillo et à son play-boy de fils, qui s’en servait pour faire la fête au large de Long Beach, en Californie.

Années 1960
Après l’assassinat de Trujillo en 1961, le navire a été laissé à l’abandon à l’extrémité est du canal de Panamá.

Années 1970
Le Sea Cloud est sauvé et ramené aux chantiers navals de Kiel, en Allemagne, lieu de sa construction. Un consortium d’armateurs et d’hommes d’affaires de Hambourg l’a racheté et soigneusement restauré pour en faire ce qu’il est aujourd’hui.

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Léna Mardelli

Dimanche, 17 janvier 2016 10:03
it 's a dream, it 's a wish... One day my reality :)
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