Je suis secouée en tous sens sur un petit chemin de campagne à bord du 4×4 de Bill Kenny, le chantre moderne de la tourbe en Irlande. Ce solide gaillard, ex-entrepreneur en construction, a grandi non loin de Tullamore, au cœur de l’Irlande, sur un vaste terrain tourbier appartenant à sa famille depuis trois générations. « Vous n’avez jamais vu une tourbière ? » a-t-il lancé, incrédule, quand on s’est rencontrés en ville. « On va aller en voir une, d’abord. »

Quelques minutes plus tard, à grand renfort de bruits de succion, je patauge en cuissardes au centre du marécage. Sautillant sur place, je regarde le sol spongieux ondoyer sur quelques mètres à la ronde, tel un trampoline naturel. Mousses rouge feu, linaigrettes blanches, bruyères violettes et droséras orangés se décomposent depuis des millénaires pour former la riche tourbe boueuse que Kenny recueille à 6 m de profondeur. Celui-ci en met dans ses produits de soins cutanés et corporels Ógra (« jeunesse », en irlandais), que j’ai essayés quelques jours plus tôt au Ritz-Carlton Powerscourt, près de Dublin, lors d’un enveloppement de tourbe qui m’a donné de terribles démangeaisons. Ma thérapeute m’a expliqué que c’était la tourbe qui éliminait mes toxines (ions positifs) par l’action de ses minéraux (ions négatifs), tels magnésium, cuivre, manganèse et zinc. « Moi, j’en avale une cuillerée par jour », précise Kenny avec fierté, qui se souvient que sa mère en donnait aux vaches pour qu’elles aient un poil lustré.

Nous nous rendons à l’entrepôt d’Ógra, situé tout près, où s’amassent dans des cartables et des portables les données et rapports de labos listant les huiles essentielles, acides gras et lipides présents dans la tourbe, et la foule d’affections qu’elle peut soigner : acné, psoriasis, eczéma, pied d’athlète. Enfant, Kenny s’est gravement brûlé la main avec de l’eau bouillant dans l’âtre. Sa mère a pris de la tourbe pour lui faire un emplâtre. Quelques jours plus tard, sa main était « comme neuve », se rengorge-t-il en lâchant le volant pour me la montrer sous tous les angles.

Il n’y a pas longtemps que les Irlandais ont redécouvert le potentiel curatif des tourbières boueuses, du varech visqueux et même de l’épais yogourt crémeux (voir Carnet de voyage) que les siècles ont banalisés à leurs yeux. En Irlande, les jeunes découpent des briques de tourbe à brûler dans le foyer familial un peu comme les jeunes Canadiens plantent des arbres ; ces rites de passage sont associés à la classe ouvrière. C’est aussi le cas du varech, ces modestes algues qui ont permis à des milliers d’Irlandais de survivre à la grande famine et qu’on utilise traditionnellement comme engrais dans la culture de la pomme de terre, entre autres. Les golfeurs et pêcheurs irlandais en font aussi depuis longtemps des bains curatifs d’après-partie, ainsi qu’une gluante exfoliation vert-noir au sel de mer et au fucus vésiculeux me l’a appris au K Club, la Mecque du golf de Kildare.

Le lendemain, je remonte à la source, une péninsule de la sauvage côte ouest où les vagues écumantes battent la digue du village de Strandhill. Près de la digue se trouve le café-crêperie Maple Moose, voisin de la Perfect Day Surf School ; je me croirais à Tofino. Aux Voya Seaweed Baths, je suis reçue par Neil Walton, dont le corps mince et solide trahit l’athlète d’élite qu’il est : il vient de compléter deux triathlons en autant de week-ends et meurt d'envie de prendre un de ses propres bains d’algues, qui agissent sur les muscles endoloris et les toxines. « Mon père est très près de la nature », affirme Walton, qui dirige la marque de soins pour la peau Voya avec son frère Mark, sa belle-sœur Kira, sa sœur Aoife et son père, Michael. Ce dernier est l’un des fondateurs du mouvement bioagricole moderne en Irlande ; ses champs d'énormes légumes bios primés sont engraissés au varech.

Les Walton détiennent l’un des rares permis de récolte durable du varech par ici, faite à la main de façon à préserver 25 % des algues. « Le temps de récolter une bande de 150 m, le varech aura repoussé à l’autre bout », m’explique Neil Walton. Sa famille maîtrise l’art du séchage des algues, qui deviennent alors dormantes, mais qui retrouvent leurs propriétés quand on les réhydrate.

Plus bas sur la côte, au spa de l’Ice House Hotel and Spa de Ballina (un vieil entrepôt de pêche auquel on a greffé un hôtel moderne), je m’offre un soin Voya dans ma chambre, où je plonge dans un bain brûlant mes pieds endoloris de touriste. L’expérience reproduit les bains aux algues offerts il y a un siècle dans les thermes irlandais (cette côte en a déjà compté environ 300) ; dans l’eau chaude, une poignée de pâtes à l’encre de seiche (du moins, ça en a l’air) gonfle jusqu’à devenir une masse de lianes vertes de 2 m de long et de 15 cm de large, d’où suinte un gel riche tel celui d’aloès, mais qui puent le bord de mer. Neil Walton m’a avertie : « C’est un produit naturel et sauvage ; pas question de l’embellir. »

Non loin d’ici, à portée d’embruns de la côte, se trouve le site de Céide Fields, un village paysan du néolithique remarquablement bien conservé dans la tourbe, telle une Atlantide intérieure. Je roule vers l’ouest, toujours plus haut, jusqu’à atteindre le bout de l’île. Du sommet de la falaise, je peux humer les algues salées dans les vagues qui s’écrasent en contrebas et voir les murets de pierre vieux de 6000 ans qui bordent les fermettes verdoyantes des collines des environs. D’ici, j’arrive presque à entrevoir la terre mythique que tout écolier irlandais étudie en classe : Tir-nan-Og, l’île perdue de l’éternelle jeunesse. Ou peut-être est-elle juste derrière moi.

Vos commentaires : courrier@enroutemag.net


Photos : Vision photos (04) ; Dept. of Environment, Heritage and Local Government (06)
 

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Dublin, Irlande
Air Canada assurera dès le 7 juin un service quotidien sans escale de Toronto à Dublin. Sur les routes qui mènent vers Enniskerry, Straffan, Tullamore, Ballina ou Strandhill, les personnes adroites se rappelleront qu’il faut conduire à gauche.

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