Voyage

Traduction infidèle à Tokyo

Timothy Taylor ose explorer Tokyo et ses cerisiers en fleurs… sans aucune planification.

Par Timothy Taylor
ŒUVRE DE Sarah Illenberger

  • Imprimer

2e partie : L’empirisme

L’idée semblait bonne à mon réveil : passer ma journée à trouver les plus belles fleurs de cerisier de Tokyo. Voici mon plan, élaboré seulement quelques secondes après ma sortie du sommeil, dans mon lit de l’hôtel Claska : remonter la Meguro-gawa jusqu’à sa source, au fil des kilomètres de cerisiers qui bordent les berges du vieux canal, lequel relie l’océan à Shinagawa et à Meguro et ne s’enfonce sous terre (selon mon atlas des rues de Tokyo) qu’au nord de la station de métro Ikejiri-Ohashi.

Or la floraison des cerisiers est évanescente. Parti confiant, j’ai vite compris sur le boulevard piétonnier qui longe le profond canal bétonné où coule la rivière que quelque chose clochait. Les pétales roses jonchaient déjà le sol. Les voir tourbillonner dans la brise était féerique, mais désolant. Comme si, après un épanouissement éperdu, les arbres perdaient leur éclat éphémère et retrouvaient leur nature austère, proprette et ordonnée d’arbres d’ombrage qu’ils garderaient tout l’été.

« Bonne idée, me répond un passant à qui je demande où trouver les plus beaux cerisiers. Hélas, vous avez une semaine de retard. »

Je m’en veux. J’aurais dû le savoir. J’en suis à mi-chemin dans mon expérience de voyage ultrasimplifiée : pas de guide, aucun de mes plans habituellement maniaques. En gros, j’applique ici la méthode empirique. Cette doctrine, comme l’existentialisme, suppose que la compréhension ne naît pas toujours de la raison. Rejetant toutefois le morne repli sur soi des existentialistes, l’empirisme prône plutôt l’ouverture aux occasions et aux rencontres qu’offre la vie. Parce que selon elle le sens des choses nous apparaît précisément dans ces instants non planifiés où on laisse la vie suivre son cours.

J’avoue que, jusqu’à maintenant, ce voyage m’a fait vivre de nombreux bons moments. Je me suis perdu à plusieurs reprises, mais ce qui en a résulté (ma découverte, au septième étage de l’édifice d’une banque du centre-ville, d’une géocache de rêves tokyoïtes ; ou celle d’un café de musique classique perdu en plein cœur du quartier des love hotels de Shibuya) était marqué du sceau du destin. Comme si ces expériences, programmées ni par moi ni pour moi par des stratèges en marketing, étaient plus authentiques. Comme si elles devaient arriver, m’arriver à moi.

Me voici donc, songeur, devant la haute cheminée immaculée de l’usine d’incinération de Meguro. Cette année, apparemment, seuls ceux qui ont fait des plans ont pu admirer ces satanés cerisiers en fleurs.

Je continue de progresser vers la source. Plus que 2 km avant que la ligne bleue représentant la rivière sur ma carte ne s’amincisse jusqu’à disparaître à Ikejiri. Je pique à travers Meguro et ses courts de tennis et boutiques de marque. À travers Nakameguro et ses séances de photo de mode, où une mannequin bombardée de flashs se cache le visage derrière de la cellophane bleue. Juste avant le bruyant saut-de-mouton à la station Ikejiri-Ohashi, un graffiti : « Le roi Wylo est passé par ici. » Je presse le pas, persuadé que la source est proche. Mais, à l’intersection, la rivière disparaît sous une forêt d’échafaudages et d’engins de chantier. À l’autre bout, il ne reste qu’un filet insignifiant, qui traîne entre les condos d’Ikejiri, sur quelques coins de rue, avant d’expirer dans un frémissement navré sous une haie pourpre.

Et maintenant, un peu d’imprévu à l’état pur : je rentre à l’hôtel. À l’ambiance apaisante du hall du Claska, où je m’installe pour lire un magazine. Et où le DJ fait jouer Music for a Found Harmonium.

Retour à la case départ. Je téléphone au cousin tokyoïte d’un ami dont j’ai gardé le numéro. Qui me suggère de prendre le train sur la ligne Chuo. Tout simplement. « Du centre jusqu’aux banlieues », me conseille-t-il.

Voici tout ce que je glane sur le Web avant de partir (simple vérification, qui ne rime pas avec planif) : au départ de la gare de Shinjuku, la ligne Chuo, l’une des plus anciennes du réseau JR East, s’étend vers l’ouest en passant par Nakano, Koenji et jusqu’à Kichijoji, où se trouve le parc d’Inokashira, avec son lac, ses pédalos et son temple dédié à la déesse vengeresse Benzaiten, si jalouse, dit-on, que visiter son temple (ou même le parc) en compagnie d’une nouvelle flamme porte malheur.

Je me laisse donc ballotter en direction ouest, tournant le dos aux néons de Shinjuku. Je remarque un groupe de jeunes qui montent entre Nakano et Koenji. Chemises à carreaux, portefeuille avec chaînes, un gars aux dreadlocks ramassées dans une tourmaline. Se rendent tous quelque part. J’en prends un en filature. Le genre new wave, chaussant des Converse montants et des lunettes de soleil à monture blanche et traînant guitare et ampli. Il descend avec la foule à la gare de Kichijoji, où je le perds de vue dans la cohue.

Le Japon a beau incarner le minimalisme raffiné à coup de halls en teck et de lignes pures, par un beau samedi, les parcs de Tokyo se peuplent spontanément de milliers de multiartistes.

Pas grave. Au parc d’Inokashira, au-delà du marché aux puces et des barbecues dont le fumet appelle les dîneurs, ça saute aux yeux. Le Japon a beau incarner le minimalisme raffiné à coup de halls en teck et de lignes pures, par un beau samedi, les parcs de Tokyo se peuplent spontanément de milliers de multiartistes. Et là, bonjour le maximalisme.

Un type danse une sabotière, un autre gigue en costume de squelette. Des artistes vendent leurs gribouillis au pastel, leurs sculptures en fil de fer et leurs vases faits de bouteilles de bière refondues. Magiciens, sculpteurs de ballons et musiciens amateurs se relaient sur les scènes du square empoussiéré, au nord du lac que sillonnent des amoureux insouciants des foudres de Benzaiten. J’ai droit à deux numéros musicaux en stéréo. D’un côté, un certain Broom Duster, un vieux de la vieille qui joue du country sur une guitare National. Jean bleu, torse nu, chapeau de cowboy, un miniampli autour du cou crachant sa version de Your Cheatin’ Heart, tandis qu’aboient en chœur les cinq terriers irlandais d’un fier-à-bras entièrement couvert de tatouages yakuza installé tout près.

De l’autre côté, un ramassis de jeunes beaux en chemises noires et en salopettes blanches qui, j’en mettrais ma main au feu, occupent tous un emploi chez Starbucks quand ils ne sont pas ici en train de jouer du banjo, du frottoir, de la contrebassine et du gazou. En train de donner la plus insupportable interprétation d’Ob-La-Di, Ob-La-Da jamais enregistrée, car, oui, ils ont un CD. Plusieurs passages en anglais approximatif, genre « Ob-la-di, ob-la-da, papapaaaa, yah! » Faut dire que, par-dessus mon épaule, j’entends Broom Duster, manifestement décidé à sauvagement massacrer une chanson d’Elvis, qui grogne haut et fort quelque chose comme « findin’ me a pizza ».

Applaudissements nourris, des deux côtés. Bonne humeur générale. C’est ce qui me frappe là où je suis, à mi-chemin entre les deux scènes, sur un banc noir de monde, tandis que je grignote ma collation de fin d’après-midi (brochettes de porc et épi de maïs grillé) tout en plissant les yeux et en grimaçant dans la fumée d’un vieux grill situé dans une rue adjacente. Plein de gens qui prennent du bon temps et qui rient.

Ce qui, au début, me semble incompréhensible. Le combo improvisé est affreux. Sous son chapeau et ses verres fumés, Broom Duster n’est qu’un croulant qui a mieux à faire. Puis resurgit le jeune new wave que je suivais, en compagnie d’un copain de style grunge. Et là je comprends tout, justement parce qu’ils ne font pas ce que j’anticipe. Ils ne dégainent pas leurs guitares pour exécuter un air des Talking Heads ou de Pearl Jam avec des paroles inventées. Au lieu de quoi, ils sont sagement assis au pied du groupe improvisé, deux branchés de Koenji qui débouchent leurs grosses cannettes d’Asahi, qui allument leurs Winston et qui dodelinent au son de la musique comme deux beatniks de 1952 au Village Vanguard.

Aucune ironie. Car il n’est pas question de jouer au plus cool. Il s’agit de vivre en commun un moment d’extraversion. Un épanouissement éperdu.

Ils tripent. Le spectacle terminé, leurs rires et applaudissements ne trahissent aucune ironie. Car il n’est pas question de jouer au plus cool. Il s’agit de vivre en commun un moment d’extraversion maximale. Un épanouissement éperdu, si on veut. Broom Duster et le groupe d’amateurs, et tous les peintres et les danseurs et les spectateurs. Tous ensemble à leur apogée. Bien sûr, tout ça est éphémère. Oui, tout s’estompe déjà, à mesure que les pique-niqueurs plient bagage, que les ombres s’allongent, que la clarté faiblit, tout être et toute chose s’évanouissant dans le rougeoiement propret et ordonné du jour déclinant. Mais c’est cyclique.

Même si j’avais vu l’apothéose de la floraison des cerisiers, ce point essentiel aurait pu m’échapper. Mais me retrouvant par hasard au parc d’Inokashira, je comprends. Les fleurs reviennent toujours.

Je rentre tard. Je ne l’ai pas planifié. Je ne planifie rien. Je prends simplement le train pour Meguro, où je sors dans la rue. Cap sur l’hôtel. Au coin de rue suivant, sur Meguro-Dori, je reconnais quelque chose. Je dois m’arrêter sur le trottoir afin d’identifier précisément ce qui me semble familier. Et puis ça me revient. Dans mes vagues préparatifs en vue de ce voyage, j’ai exploré le quartier de Meguro sur Google Street View, et j’ai donc déjà traversé cette intersection et remarqué une ruelle en pente. Avec, tout en bas, le halo d’un bar ou d’un resto au rez-de-chaussée d’une tour résidentielle quelconque.

Je descends et tombe dessus : le Black Lion. Un petit pub, avec tonneaux en guise de tables et projection de films dans la salle du fond. Et, chose rare à Tokyo, un vrai pub de quartier, fréquenté par les résidants, tant d’origine japonaise qu’étrangère. Est-ce que je m’y sens chez moi ? Eh oui, curieusement. Ç’aurait été le cas même si le proprio ne s’était pas révélé natif de Deep Cove, en Colombie-Britannique.

Je commande une chope et engage la conversation. Quand j’explique la nature de mon voyage, chacun y va de sa recommandation. On me suggère Namja Town. On me propose le sanctuaire Meiji. Une voix demande : « Êtes-vous allé à Kichijoji ? » Et tous reprennent en chœur : « Oui ! Vous devez voir Kichijoji. »

Je n’ai pas le temps de rétorquer que j’y suis déjà allé, que j’y ai vu Tokyo au comble de son épanouissement hebdomadaire. Parce qu’à cet instant précis un habitué fait irruption et s’exclame : « C’est un garçon ! » Tout le monde s’exclame et trinque à la santé de la mère et de l’enfant, en répétant le nom du nouveau-né : Kyle Kane. À peine éclos, avec tant de choses à voir et rien de planifié.

Je rentre à pied à l’hôtel tandis que les camelots chargent leurs scooters de journaux, qui débordent de leurs paniers. Et là, au coin de la rue où se trouve mon hôtel, à même pas 100 m de l’endroit où je me suis réveillé avec mon idée en tête, un unique cerisier en fleurs resplendit de blancheur dans le frisquet du matin bleu, illuminé de l’intérieur par le lampadaire autour duquel il a poussé. Brillant d’un éclat immatériel et chargé de promesses.


Vos commentaires : courrier@enroutemag.net


Planificateur de voyage

Décalage horaire* +13

Les experts : Office national du Tourisme japonais, jnto.go.jp

Pour s’y rendre : Air Canada offre un service quotidien vers Tokyo depuis Vancouver et Toronto.


*Par rapport à l’HNE.


 Assistant photo : Matthias Wehovsky; Assistante styliste: Katrin Rodegast
Vous aimez cet article? Parlez-en!
Publié: 1 octobre 2009.

à Tokyo

L’hôtel Claska doit sa renommée à ses trois chambres (sur 18 au total) réalisées à la main par de jeunes décora­teurs japonais, dont une qu’agrémentent un millier de toutous et une autre qui pousse le mini­malisme au maximum. Pas de programme de voyage ? Consultez le livre Tokyo by Tokyo, en vente dans le hall et dans certaines librairies, où 67 artistes, visionnaires de la nouvelle économie et autres branchés vous font connaître leur endroit tokyoïte favori.

1-3-18 Chuo-cho, Meguro-ku, 81-3-3719-8121, claska.com

 

à Tokyo

Avec des hectares de sushis, de nouilles, de salades de fruits de mer, de pâtisseries et autres mets fins à emporter, l’aire de restauration d’Isetan, dans Shinjuku, est unique. Parfait pour un pique-nique au parc Shinjuku Gyoen, tout près.
3-14-1 Shinjuku, Shinjuku, 81-3-3352-1111

Pub de style britannique, le Black Lion sert des déjeuners toute la journée, qu’en vrai globe-trotter vous arroserez d’une chope d’une des bières pression à la carte, locales ou étrangères. Pourquoi pas ?
1-5-16 Meguro, Meguro-Ku, 81-3-3491-2312, blacklion.jp

 

à Tokyo

Si les excen­triques du parc d’Inokashira ne sont pas assez dis­trayants, allez faire le plein d’adrénaline à la maison hantée du Namco Namja Town, un parc thématique à l’intérieur du complexe Sunshine City.

Parc d’Inokashira Gotenyama 1-chome, Kichijoji Minami-cho 1-chome, Musashino
Namco Namja Town 3-1-2 Higashi-Ikebukuro, World Import Mart Building, 2e étage, Sunshine City, Kanto, 81-3-5950-0765

 

Commentaires

Cet article n'a pas de commentaires.

Commentez cet article

Partagez vos commentaires à propos de cet article avec la communauté de lecteurs du magazine enRoute

Votre courriel ne sera pas visible de façon publique
Facultatif
Les balises HTML seront retirées
Les adresses commençant par http:// seront automatiquement converties en liens

Articles populaires

- Publicité -