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Un safari maritime canadien à mettre sur votre liste!

À bord d’un navire de recherche russe remis à neuf (et gréé d’un bain à remous), notre reporter part explorer la côte atlantique et les îles du golfe du Saint-Laurent, Peugeot et poneys compris.

parc national du Gros-Morne.

Beau et fjord dans le parc national du Gros-Morne.

Vue d’un canot pneumatique zodiac bondissant sur les vagues, l’île de Sable est un mystère nimbé de brouillard, un mince cordon de sable encerclé de phoques gris qui sortent la tête de l’eau en faisant d’énigmatiques clins d’œil. Plissant les yeux dans la bruine matinale et les embruns, je tente désespérément de distinguer les ombres à l’horizon. « Ce sont les chevaux ? », fais-je sans espérer de réponse, le bruit du moteur couvrant ma question. J’ajuste tant bien que mal mes jumelles, mais les silhouettes ont disparu, étalons fuyants ou simple illusion d’optique.

l’île de Sable

Les expéditions de One Ocean nous mènent d’une dune à l’autre sur l’île de Sable.

L’île de Sable est la première escale d’un voyage de 10 jours à bord de l’Akademik Ioffe, un navire de recherche polaire russe réaffecté au transport de passagers (environ 70 dans notre cas), que la société récréotouristique canadienne One Ocean Expeditions emmène aux quatre coins du golfe du Saint-Laurent. C’est une croisière pour ceux qui détestent les croisières. En une semaine et demie, nous visiterons ces lieux reculés qui occupent depuis longtemps une place de choix dans l’imaginaire canadien : des falaises et promontoires de l’île du Cap-Breton aux plages et cafés de villégiature des îles de la Madeleine, plus Saint-Pierre-et-Miquelon, dernier bastion français en Amérique du Nord, situé au large de Terre-Neuve, où les habitants roulent en Peugeot et paient leurs baguettes fraîches en euros.

cheval et tourist

Gauche à droite : L’île de Sable à tout crin ; la côte Est dévoile ses merveilles.

Le golfe a une beauté sauvage, sublime et redoutable, avec ses falaises à pic sculptées par le temps et ses villages de pêcheurs aux couleurs vives dressés bravement dans les rafales maritimes, signe d’un cran indéniable. Mais aucun de ces endroits n’est plus isolé ou mystérieux que l’île de Sable, une bande de 42 km de long sur seulement 1,5 km de large, surnommée le « cimetière de l’Atlantique » parce que plus de 350 navires y ont fait naufrage. Sitôt débarqués sur la plage, nous sommes plongés dans un milieu dunaire surréaliste, telle une parcelle du Sahara parachutée dans l’Atlantique brumeux. Les quelques chercheurs et gestionnaires de parc qui vivent ici ne font pas le poids devant les plus célèbres habitants de l’île : 500 chevaux sauvages, descendants de bêtes confisquées aux Acadiens et abandonnées sur le rivage lors de la déportation du xviie siècle. Je grimpe péniblement une dune jusqu’à la crête et, d’un seul coup, j’embrasse du regard la totalité de l’île qui s’étend devant moi, le sable aride faisant place à un ruban miraculeusement vert de genévriers, de canneberges et d’ammophiles rustiques.

Bateau au large de Cap-Breton

Un beau grand bateau au large de Cap-Breton.

Suivant une piste de chevaux, nous atteignons un des étangs d’eau douce de l’île, où nous faisons une première rencontre : une jument alezane broutant paisiblement parmi les iris violets, sa longue crinière moirée de reflets du soleil. Je retiens mon souffle. Un cheval n’a rien d’exotique, mais en voir un dans ce contexte a quelque chose d’impressionnant : un animal domestique redevenu sauvage au fil des générations. L’île reçoit si peu de visiteurs qu’un groupe de quelques douzaines d’humains en coupe-vents rouges suscite la curiosité. Entendant hennir au loin, je me retourne pour apercevoir un étalon descendant au trot la dune d’en face, à la tête d’une harde de neuf bêtes.

Îles-de-la-Madeleine et homard

Vert et mer aux Îles-de-la-Madeleine et on en pince pour le homard de Louisbourg, en Nouvelle-Écosse.

À bord, j’adopte vite une routine pépère : douche au saut de ma couchette douillette, déjeuner à la salle à manger (œufs et saucisses, montagnes de mueslis et de fruits frais) suivi d’une sortie en Zodiac pour faire escale. L’équipage est formé de jeunes Russes un peu timides, vêtus de lainages, qui montent et descendent prestement les passerelles d’embarquement, tandis que le capitaine Andrey Zybin se pointe de temps en temps sur la passerelle de navigation, l’air aristocratique, passant à grands pas devant les instruments. Le personnel de One Ocean, pour sa part, est cosmopolite et composé de naturalistes, de kayakistes, de géologues et de voyageurs polaires chevronnés, dont certains ont aidé à la découverte, à l’été 2014, de l’épave du NSM Erebus de l’expédition Franklin. Ils montrent aujourd’hui le même zèle explorateur à dénicher un bon café aux Îles-de-la-Madeleine ou à visiter une colonie de macareux à l’île du Cap-Breton. Un matin au déjeuner, alors que nous faisons route vers Percé, au Québec, Jacques Sirois se lève, fébrile, pour nous présenter l’horaire de la journée. Cet ardent Britanno-Colombien est le naturaliste du voyage, un homme dont la passion pour les oiseaux de mer est si irrépressible qu’on a souvent l’impression qu’elle va jaillir de sous sa tuque. « Aujourd’hui, ce sera assurément le clou de tout le voyage, dit-il, confiant. Nous allons voir la plus grande colonie de fous de Bassan d’Amérique du Nord ! » Il nous guide ce matin sur l’île Bonaventure, button rocheux tapissé d’oiseaux d’un blanc éclatant aux yeux bleu azur qui se disputent le précieux territoire en s’occupant de milliers d’oisillons duveteux et piaillards.

Une petite balade en kayak près du rocher Percé

Partie de golfe : une petite balade en kayak près du rocher Percé, au large de la péninsule gaspésienne.

Après l’exploration de l’île du Cap-Breton et du Québec maritime, nous mettons le cap sur Terre-Neuve, avec une première escale à Woody Point, minuscule village au cœur du parc national du Gros-Morne. Je passe la matinée à marcher avec Jim Payne, le musicien du bateau. Fier aventurier terre-neuvien, Payne s’est embarqué à huit ans sur la goélette de son grand-père, donnant un coup de main dans la coquerie, et a depuis à peu près toujours été en mer. Nous grimpons dans une épinettière, débusquant un lagopède qui frôle la tête de Jim en surgissant du sous-bois, avant de déboucher sur une clairière où un orignal nous observe calmement depuis les broussailles. Au belvédère du sommet, où le soleil plombe sur ma nuque, je domine les Tablelands, un remarquable amas de rochers rouges et d’éboulis dont il n’existe aucun équivalent sur terre. Le parc du Gros-Morne est un des rares endroits où le manteau terrestre est visible, par un hasard tectonique qui a créé un étrange enchevêtrement de roches riches en nickel, en cobalt et en fer, impropre à presque toute végétation. Sa géologie en fait un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, et les chercheurs de la NASA y viennent quand ils veulent étudier la possibilité de la vie sur Mars.

l’excursion Fins & Fiddles

Plus on est de fous, plus on rit avec l’excursion Fins & Fiddles.

Sur le bateau ce soir-là, je détends mes muscles endoloris dans le bain à remous du pont supérieur tandis que défile la côte de Terre-Neuve. Je passe prendre un verre de vin au bar. Payne, qui a traversé l’île à maintes reprises en quête de chants folkloriques, s’y trouve avec son accordéon et sa guitare. Le bar est rempli de passagers racontant leurs aventures du jour, cognant leurs verres de whisky ou de bière, mais chacun se tait quand Payne entonne ces chants de marins carrément nostalgiques où l’on quitte ceux qu’on aime pour naviguer, airs que je fredonne encore des semaines plus tard, chez moi, à Toronto.

Au cours de ces 10 jours en mer, j’aperçois des petits rorquals à l’avant du navire et des macareux sautant de vague en vague. Un matin pluvieux, j’enfile ma tenue de pluie, monte dans le Zodiac et observe la chasse d’un couple de pygargues à tête blanche sur les falaises d’Anticosti. Au-delà de la faune et des vastes panoramas, les plus émouvants paysages sont ceux où l’humain a laissé sa marque. Plus loin, alors que notre bateau se fait secouer sur la côte sud de Terre-Neuve, j’accompagne Jacques Sirois et Jim Payne sur la passerelle, où je regarde des dauphins tracer des arcs dans l’eau. « Tu sais ce qui améliorerait les pubs sur le tourisme à Terre-Neuve ? » demande Sirois à Payne tandis que nous regardons oisivement défiler la côte de granit rose. « Faudrait plus de fous de Bassan. » À l’entrée d’un fjord où batifole un baleineau à bosse, le minuscule port de François apparaît soudain derrière une avancée. Malgré les quatre heures de traversier qui le séparent de la route la plus proche, les terribles hivers et l’effondrement de la pêche à la morue, ce village de 107 habitants s’accroche résolument au roc.

bateau près des côtes d’Anticosti

On se laisse aisément mener en bateau près des côtes d’Anticosti.

À quai, un pêcheur du nom d’Austin Fudge nous souhaite timidement la bienvenue à François, qu’on prononce ici « Frèneçoué ». Je marche d’un bout à l’autre du village avant de grimper le long de la chute qui coule sur le coteau rocheux. Chaque pas ravive une odeur d’herbes et de graminées. « On est au bord du paradis », murmure Sirois quand nous nous arrêtons pour nous asperger le visage à un ruisseau. « Et les portes du paradis sont entourées de petit thé du Labrador. »

Ce soir-là, le village organise une veillée au centre communautaire. L’homme-orchestre Darren Durnford chante une chanson que sa tante a composée sur les charmes de François (ça parle de gravir les collines et de cuire des moules sur un feu de bois), et nous nous enfilons des bières bon marché. Quand Durnford passe aux succès country, tout le monde se masse sur la piste, les habitants levant haut les jambes en gardant les bras le long du corps tandis que nous, les touristes, faisons tout le contraire.

la Tablelands Trail dans le  parc national du Gros-Morne, à Terre-Neuve.

Une marche sur la Tablelands Trail dans le parc national du Gros-Morne,à Terre-Neuve.

La soirée terminée, après avoir bu, dansé et remercié nos hôtes, nous ressortons dans la nuit terre-neuvienne sans lune. Assis dans les Zodiac, nous cheminons à petit moteur dans le fjord vers le large, où le capitaine a ancré le navire. « Coupons le moteur un instant », nous dit notre pilote. Nous restons là, bercés par les flots, écoutant le clapotis et admirant l’explosion d’étoiles dans le firmament. La Voie lactée laisse une traînée de lumière dans la nuit. Nous contemplons le tout un moment avant de retourner au bateau en suivant la piste des étoiles.

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Comments… ajoutez en un autre

Sirois Émilien

Jeudi, 10 mars 2016 15:16
Très beau document du golfe Saint-Laurent.
Jacques Sirois présent dans ce texte a certainement bien joui avec les fous de Bassan, qui lui rappellent des souvenirs de presque 40 ans......
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