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Une aventure à Chiloé, l’île féérique du Chili

À Chiloé, à 1 000 kilomètres au sud de Santiago, la vie suit son cours au rythme des marées.

Tierra Chiloé Hotel & Spa

Paysage paradisiaque vu du Tierra Chiloé Hotel & Spa.

Je suis au Chili et je suis désorientée. Hier, je suis passée de l’automne au printemps, de l’hémisphère Nord à l’hémisphère Sud. Mais ce n’est pas ça. Je suis désorientée parce que je regarde un bateau à l’envers, dans le ciel.

Je contemple le plafond de l’église Notre-Dame-de-Grâce de Nercón à Castro, l’une des 16 églises recensées par l’UNESCO sur l’archipel de Chiloé. Les habitants qui ont bâti cette église étaient des constructeurs de bateaux chevronnés et ils ont érigé le plafond selon leur savoir : comme un navire, mais inversé. C’est étrange et beau, et l’admirer me retourne un peu aussi. Ici, le ciel est la mer. Bienvenue à Chiloé.

Si le Chili forme la manche de l’Amérique du Sud, Chiloé en est la fascinante frange cousue en bordure. À 1000 km au sud de Santiago, c’est la plus grande de la quarantaine d’îles de l’archipel prolongeant la côte sud du Chili. Quelque 165 000 personnes y vivent, majoritairement le long de la côte est, où l’on trouve les meilleurs fruits de mer et davantage de soleil. Cet endroit sauvage et charmant est une destination en plein essor où l’on peut, dans la même journée, se mouiller dans les eaux agitées du Pacifique, voir les manchots se dandiner, faire de l’équitation en forêt et relaxer dans une baignoire à remous. L’île est parfaite pour ceux qui fuient la facilité et le pré-mâché : si vous souhaitez voir une Amérique du Sud digne d’un film de Guillermo del Toro ou de David Lynch, Chiloé ne vous décevra pas.

Sergio Colivoro Barria ; Pargua à Ancud

De gauche à droite : Musique de rue : Sergio Colivoro Barria joue près de son musée de l'accordéon à Chonchi ; le trajet en traversier de Pargua à Ancud, à Chiloé

Je quitte Puerto Montt, sur le continent, accompagnée de mon guide, Vicente Cabezas. Il a grandi à Chiloé où, dit-il, « on voit le monde différemment : la vie, la nature, notre façon de parler, tout est différent sur l’île ». La vie est plus simple ici, mais également un peu insolite, empreinte de superstitions. Les gens sont isolés physiquement, mais aussi spirituellement du reste du Chili. « Avant de se dire Chilenos, on se considère Chilotes. » Chilote était autrefois une insulte, un mot qu’utilisaient les continentaux pour calomnier leurs voisins isolés et mystérieux. Dans le reste de l’Amérique du Sud, c’est devenu une manière péjorative de nommer les Chiliens. Mais les gens de Chiloé se sont réapproprié le mot.

Alors que nous conduisons de village en village, le côté sauvage de Chiloé se révèle. Nous nous enfonçons sur d’étroites routes dans un feuillage de plus en plus dense, les branches s’agrippant à notre camionnette, jusqu’à ce que nous débouchions sur une vallée parsemée de fermes et d’un stand à empanadas. Enfin, une route cahoteuse nous amène au Tierra Chiloé Hotel & Spa. L’hôtel moderne et épuré est un symbole de l’idéal chilote : conçu pour mettre en valeur le paysage au lieu de l’occulter, il est paré d’un magnifique bois clair et évoque la rencontre entre la mer et la forêt.

Moules et palourdes

Moules et palourdes fraichement sorties de la fosse à curanto.

Des semaines plus tard, je décris Chiloé à mes amis : onirique, magique. Il y a, selon certains, une vraie magie ici, mais c’est plus que ça. Les habitants se déplacent lentement, agissent avec intention, s’alimentent des profondeurs de la terre et de la mer. Partout où le rivage est accessible, des gens (des femmes surtout) sont pliés en deux à la recherche de moules. Tous les éléments de cet endroit semblent être en parfaite synergie et se nourrir l’un de l’autre.

Le Tierra Chiloé revisite cette perception avec faste. Lorsque ma tête se pose sur l’oreiller le premier soir (et tous les autres), je suis en chaussons d’alpaga, enivrée par le vin chilien corsé et imprégnée de l’odeur du feu brûlant dans le foyer en cuivre qui domine le spacieux et chaleureux rez-de-chaussée.

Des bateaux à marée basse à Dalcahue

Ça flotte : des bateaux à marée basse à Dalcahue.

Je descends une côte du petit village vallonné de Chonchi, où une mousse verte recouvre le côté de chaque bâtiment en bardeaux comme si l’endroit était auparavant sous l’eau. Au bout d’une rue transversale, j’aperçois une enseigne peinte à la main sur une bâtisse : « Musée de l’accordéon ». À l’intérieur, dans une salle sombre au plafond bas, je suis entourée de plus d’accordéons que j’en ai vus de toute ma vie. Sous la lumière fluorescente, je tape des mains pendant que plusieurs aînés chilote valsent au son d’une sorte de polka jouée par le propriétaire et guide d’expo, Sergio Colivoro Barria. Il est attaché à l’accordéon non seulement comme instrument, mais aussi comme symbole : à une époque, chaque famille de Chiloé en avait un, et tout le monde savait en jouer. De nos jours, le sémillant Sergio collectionne les accordéons usagés pour les réparer et préserver leurs soufflets et boutons fragiles. Au centre de la pièce, les entrailles de plusieurs accordéons gisent sur une table.

Tout cela est charmant, mais il s’agit aussi d’un rappel : Chiloé change. Très peu de jeunes restent passé l’enfance ; ils migrent vers d’autres villes, Santiago en tête de liste. La plupart des jeunes que je croise, à l’hôtel comme employés ou pendant d’autres excursions, viennent d’ailleurs, choisissant de venir travailler pour l’été dans un cadre enchanteur sans pour autant s’y établir.

Castro ; Ramón Octavio Pérez Gallardo

De gauche à droite : Les petites maisons roses de Castro ; l'artiste Ramón Octavio Pérez Gallardo travaille à sculpter une créature mytique du folklore chilote.

À notre deuxième journée à Ancud, un paisible village de pêche sur la côte nord, je rencontre Ramón Pérez, sculpteur sur bois, qui façonne une créature accroupie au visage hideux. Il nous raconte qu’il s’agit d’el Trauco, un personnage mythologique qui charme les femmes pour ensuite les féconder. Son épouse est la Fiura. Un homme leurré par elle fera tout ce qu’elle demande, comme se soûler, semer la zizanie et sortir toute la nuit. Quand je confie à Cabezas que j’ai un ex qui connaît bien la Fiura, il me répond que plusieurs de ses amis sont des « fils d’el Trauco ».

Alors que nous prenons la mer pour voir les palafitos, un regroupement de maisons colorées sur pilotis, je songe à el Caleuche, le bateau fantôme qui apparaît parfois, menaçant, dans ces eaux. Nous hissons les voiles, et le premier lieutenant se met à fouetter le mât à l'aide d'une corde. « Il essaie de faire du vent, chuchote Cabezas. Mais il doit y croire. S’il n’a pas la foi, il n’y aura pas de vent. »

Quelques instants plus tard, nous démarrons le moteur.

L'église Notre-Dame-de-Grâce de Nercón à Castro ; la chef Conni Saldivia

De gauche à droite : L'église Notre-Dame-de-Grâce de Nercón à Castro, est un site du patrimoine mondial de l’UNESCO ; la chef Conni Saldivia du Café Blanco, à Ancud.

Les palafitos ont déjà fonctionné selon un principe fondamental de la vie chilote : le jardin à l’arrière fournit les légumes (surtout des pommes de terre), tandis que le jardin à l’avant, l’océan, procure le reste. Les palourdes, le poisson et surtout les moules sont des produits phares ici. Et ils sont bien à l’honneur dans le mets le plus apprécié et le plus surprenant de Chiloé, le curanto : un amas de fruits de mer, porc et pommes de terre placé dans une fosse de pierres chaudes et cuit à la vapeur sous des feuilles de nalca. Aucune herbe ou épice n’est ajoutée. À la ferme de la famille Dimter-Maldonado, près d’Ancud, un énorme curanto cuit déjà dans un bâtiment annexe lorsque nous arrivons. Une joyeuse bande de musiciens interprète une musique chilienne traditionnelle alors que nous sommes accueillis avec des pisco sours par la matriarche, la menue et angélique Maria Luisa Maldonado, dont le sourire éclairerait la plus sombre des huttes de sudation.

Une fois prêt, le curanto est « découvert », servi et aussitôt dévoré. Les pommes de terre y jouent un grand rôle, et pour cause : chaque pomme de terre que vous avez aimée, frite, pilée ou tranchée, remonte à Chiloé. On en trouve ici plus de 280 variétés. La plupart des maisons ont leur parcelle de pommes de terre, et aider son voisin à les cultiver est un devoir collectif, que l’on appelle « minga ». Aucun plat n’est servi sans qu’il contienne au moins une patate.

Séduite par mon expérience du curanto, j’accepte le défi de manger un animal filtreur chilien appelé piure, qui goûte le haggis aux herbes et ressemble à un petit cœur humain. Quand je relève les yeux, les musiciens (tous des hommes) et Maria éclatent de rire. Il s’avère que le piure est un puissant aphrodisiaque : je tombe éperdument amoureuse de Chiloé.

Jorge Loaiza ; deux musiciens

De gauche à droite : grand départ pour l'île Conejos avec le capitaine Jorge Loaiza ; deux musiciens proposent un divertissement cent pour cent chilote pour un curanto à l'hôtel Tierra Chiloé.

À mon quatrième matin à Chiloé, nous montons à bord d’un autre bateau, cette fois à la recherche de manchots. Ici, près du 47e parallèle, une colonie niche durant les mois d'été. La saison est encore jeune, et nous n’apercevons qu’un couple trottant autour de l’île Conejos. « Comme chez les humains, un seul couple pour la vie », dit quelqu’un. Quelqu’un d’autre, sifflant une boisson fermentée aux pommes appelée chicha, passe une remarque désobligeante sur la monogamie. (C’est moi.)

Une partie de la magie de Chiloé tient à son environnement, avec ses étendues côtières protégées par un statut de parc national. Et, tandis que notre observation de manchots est un peu décevante, nous avons droit en regagnant la rive à un magnifique spectacle de dauphins chiliens (plus petits et plus foncés que leurs cousins les grands dauphins) sautant hors de l’eau.

Le littoral est un véritable paradis d’oiseaux. Au Refugio Pullao, réserve ornithologique et hôtel à deux pas de Tierra Chiloé, nous partons à cheval et repérons plusieurs oiseaux de mer survolant la baie. Je suis la tresse de Catalina, notre guide avisée, dans la boue de mer collante et dans la forêt. Ma jument, mon acolyte chilote qui sait comment me conquérir, fonce droit devant, flairant le souper. Alors qu’elle se repaît de paille, je reçois un asado d’agneau, un pain de pommes de terre et la meilleure concoction de pisco sours.

Catalina Guildemeister, Refugio Pullao

La guide Catalina Guildemeister mène la randonnée au Refugio Pullao.

De retour sur le continent, Valparaiso abonde en art de rue, boutiques et bars, tous inclinés vers la mer. Je savoure un espresso au Café Astillero, dont le proprio, un jeune homme avec une coupe à la mode, est arrivé de Santiago avec sa femme en quête d’un mode de vie plus relax. Si c’est ce que tu cherches, ai-je envie de dire, va à Chiloé. Mais comment résumer le musée de l’accordéon ? Ici, pas de créatures mythologiques, pas de fruits de mer qui cuisent à vos pieds, pas de bateau inversé dans le ciel. Valpo est charmante, et le café est fantastique, mais ce n’est pas Chiloé.

En jetant un œil à l’archipel sur une carte, on pourrait imaginer une contrée désertique, presque antarctique. En réalité, ça bouillonne de vie. D’ailleurs, tout le pays est dense et bien vivant, niché entre la mer et la montagne. Le Chili est comme l’accordéon, les soufflets se rapprochant au fil de la chanson. Et les notes étranges et vives qui en sortent ? C’est Chiloé.

 

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