Prix littéraires Radio-Canada
Une baleine dans le ventre
Envie d'une pause lecture ? Découvrez la lauréate du Deuxième prix, catégorie Nouvelles, Chantal Gaudreault.
Compte à rebours
De façon générale, un compte à rebours est un décompte vers une fin connue. Il peut s’agir du compte à rebours des heures avant le départ pour un voyage, ou des secondes avant une explosion.
Mardi 14 février, sept heures, c’est l’heure !
Albany s’assoit sur le bord du lit, chausse ses lunettes et droit devant, dans le miroir en pied derrière la porte, croise le regard d’un orang-outang. Une petite touffe de poils s’emmêle au sommet de son crâne et le reste est attaché derrière avec un gros élastique bleu (comme celui qui serre la pince coupante du homard et qui certifie que le crustacé est québécois de souche). Il a les épaules poilues, larges comme des falaises, des pectoraux gonflés comme des seins de femme, et sous les plis, les replis et les affaissements de son ventre se dresse un sexe minuscule, presque invisible, comme avalé par les circonvolutions de la chair. Un appendice superflu.
Il saisit la paire de ciseaux posée la veille sur la table de chevet. Le grand singe dans le miroir brandit déjà au-dessus de sa tête les deux longues lames qui cisailleront avec une coupe franche. Il demande à Albany s’il est prêt. Après un signe de tête affirmatif, empoignant la queue de cheval, il tranche net. Clic !
Éprouvant une impérieuse envie, il file aux toilettes, jette les cheveux dans la cuvette, pisse in-ter-mi-na-ble-ment, tire la chasse (60 dB)
Tout disparaît dans l’aspiration du tourbillon.
L’écran de l’ordinateur projette une lueur bleutée sur les murs. L’horloge mondiale indique 4 h 12 à l’heure de San Francisco. En fond d’écran, Nina (un peu floue) pose les bras chargés de fleurs contre le garde-fou du Golden Gate Bridge. Le pont enjambe un vide spectaculaire traversé de lambeaux de brume. Ses cheveux frisottent dans le vent, elle sourit, éblouissante, devant un ciel et un océan résolument pacifiques.
Albany pianote son message : Nina, ma douce, je n’arrive pas à croire que cette nuit même je serai dans tes bras, en toi. Il inspire à fond, comme s’il était saisi de vertige, supprime en toi, expire, poursuit : Voici, pour que tu les cueilles dès ton réveil, des roses vanille du Labrador, une branche de magnolia au doux parfum de lilas, des angéliques sauvages, des ancolies, des immortelles des dunes, deux iris bleus comme les tiens, quelques pensées dans un nuage de gypsophiles et une orchidée tremblant au bout de sa tige.
Au-dessus, il entend des bruits de pas et, en sourdine, le lave-vaisselle : elle est déjà debout.
Il relit son message, ajoute osées entre parenthèses après pensées, et signe : Ton lointain Albany, pareil à un pays au bord de l’éclatement. P.-S. N’oublie pas l’oiseau de paradis.
Il double-clique sur l’icône du petit avion et le message part avec un son de fusée, via satellite, rejoindre la belle de Nantes égarée à l’autre bout de l’Amérique.
Il surprend à nouveau son alter ego, absolument nu, réfléchissant dans le miroir. Il efface l’image, puis va s’habiller. Encore un peu et il montait nu, plus nu que l’empereur ! La reine mère aurait eu une attaque.
Dans la cuisine, sa mère, enveloppée dans une robe de chambre rose saumon usée à la corde, ronchonne. Grande pourvoyeuse de l’essentiel comme du superflu, elle pousse l’assiette (un œuf mollet, deux toasts au pain de blé, une motte de fromage blanc 0 % et un quartier d’orange) sur le comptoir en formica et (difficile d’imaginer que deux enfants aient pu sortir de ce ventre-là, de ce corps sec, que cette poitrine squelettique ait pu un jour donner du lait) verse le café, noir.
La radio joue. Miss Météo prévoit encore de la neige, une accumulation de 30 cm au cours des prochaines heures. Béatrice bougonne. Albany laisse filer. Son esprit s’est mis en mode binaire. Comme le processeur de son ordinateur, il interprète le monde en bits : 01101001 11001100. Mémoire à accès aléatoire / Ouvert / Fermé.
Nouveau paragraphe / Retour à la ligne.
Valider. Il avale. Sa tête bourdonne. Il écoute le tumulte de son cœur amplifié par le vacarme des assiettes et des ustensiles (80 dB) et se laisse emporter par la course de mille chevaux sauvages galopant au ras de l’écume dans la baie de San Francisco. Si comme dans Star Trek son corps pouvait être téléporté instantanément en dehors du vaisseau-mère de la Fédération…
« Beam me up, Scotty ! »
Bruit blanc.
Un banc de neige bloque l’entrée. La Toyota maternelle est ensevelie. Albany soulève sa valise à bras-le-corps et fonce. Il sait qu’elle épie derrière les rideaux. « Pars ! Surtout ne te retourne pas, la neige pourrait se changer en pluie de soufre et de feu, et tu fondrais comme bonhomme de neige au soleil. » Il traverse à grandes enjambées le massif de neige molle et s’élance au-dessus de l’océan aux vagues figées. L’amour n’attend plus.
À l’arrêt, ils sont déjà plus d’une dizaine à grelotter. Lui aussi. Pourtant, le gros tas de graisse qui lui sert de corps devrait le protéger. Il rentre le cou dans le col de son coupe-vent pailleté de cristaux (à structures fractales parfaites) et fourre ses mains dans ses poches, chaudes des espoirs les plus fous.
Il a rencontré Nina sur un forum de dépannage informatique. Elle était heureuse de trouver enfin un interlocuteur capable de lui expliquer en bon français comment régler les problèmes de mise en ligne de sa boutique de fleurs. Un site sans prétention (les fonctionnalités du logiciel sont limitées, mais le graphisme est original et convivial) qui permet d’envoyer des bouquets virtuels par messagerie électronique (www.nina.iflowers.com).
Au début leurs échanges étaient de type météorologique. Au fil des jours le ton a changé. Ce qui n’était que bavardage a peu à peu pris le ton des confidences et soudain, soudain l’amour les a surpris. Vraiment, il ne se souvenait pas d’avoir écrit des choses aussi abracadabrantes. Après quatre mois de messages farcis de mots d’amour à faire rougir Cyrano, Nina a suggéré d’échanger une photo.
Les jours qui ont suivi « l’apparition » de Nina sur son écran ont été tumultueux, psychologiquement déroutants. Du coup, il en a perdu le sommeil et le goût des mathématiques. Lui qui avait fait sienne la devise de Pythagore, « Tout est nombre », qui avait trouvé dans les abstractions, les paradoxes, les probabilités et les statistiques une forme de bonheur tranquille, voyait soudainement s’écrouler son système de représentation du monde. Un clic de souris avait activé une fenêtre donnant accès à une nouvelle banque de données, à des ressources internes insoupçonnées, et provoqué en même temps une sorte de panne de l’intellect et un formidable dérèglement des sens.
Un chasse-neige passe (90 dB), soulevant une bourrasque. Derrière, l’autobus tangue. Comme un bon chien, Albany s’ébroue avant de monter. Il repère un siège au tiers occupé par une femme aux cheveux rouges, rouges comme un signal d’arrêt/stop. Il dépose sa valise et s’assoit avec la délicatesse d’une demoiselle. D’une libellule. Pourtant, il a perçu le mouvement de recul : elle s’est tassée contre la fenêtre. « J’attire la répulsion », ironise intérieurement celui qui a développé au cours des ans une forte propension à l’autodérision… Allez donc savoir pourquoi. Tandis que la buée dans le verre de ses lunettes achève de se dissiper, il les entend presque murmurer dans son dos : « T’as vu la grosse tapette, le pédé ? Un prédateur sexuel, un violeur d’enfants, ça, c’est sûr ! » Sa mère prend le relais : « Sors ! C’est pas dans ta chambre que tu vas rencontrer une fille. Regarde ton frère Jérémy, sa femme va avoir un bébé ! Sors ! Fais du sport ! » (Qu’est-ce qui le retient d’enfourcher une bicyclette et d’aller pédaler en sifflotant dans la campagne, on se le demande ?) « Laisse tes livres et ton maudit ordinateur ! Pis fais-toi donc couper les cheveux, t’as l’air du diable ! »
Clic !
A-t-elle seulement remarqué ? Albany passe la main sur son col pour balayer les cristaux qui se sont transmués en pellicules. Tout le monde le sait : les gros sont sexuellement ambivalents, pervers, solitaires. Et les gros lisent trop. Albany confirme la règle : les livres s’empilent sur le tapis turc de sa chambre comme des tours de Babel où le réel, le chimérique, l’onirique s’enchevêtrent et l’embrouillent. De la poche intérieure de sa veste il extirpe son roman. Son passeport vient avec. Il regarde la photo : un malheur. Une fatalité.
Il va commencer le roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Il se détend. Il se concentre. Il écarte de lui toute autre pensée. Il laisse le monde qui l’entoure s’estomper dans le vague, il laisse sa voisine lire par-dessus son épaule. Il respire son parfum léger : rose impériale de Bulgarie triomphant sur une note de mandarine mûre…
Albany, c’est une âme généreuse, c’est un cœur pur qui aspire au bonheur. Y aurait-il enfin droit ? Il y est résolu et aujourd’hui il part à sa rencontre. Ce n’est pas parce qu’on ne gagne jamais à la loterie qu’il faut déchirer son billet sans le vérifier.
Rue Cartier, c’est son point de chute : il doit passer prendre les fleurs qu’il a commandées la veille.
À côté, la femme aux cheveux rouges esquisse un geste en direction de son livre et lui souhaite un bon voyage. Rougissant comme une pivoine, Albany bégaye : « Bo-bonne Saint-Valentin ! » Enhardi par le sourire que lui renvoie la rose bulgare, il se retourne et, s’adressant à tous les passagers (qui en perdront le souffle pour le reste du trajet), il claironne : « Bo-bonne Saint-Valentin à tous, bo-bonne Saint-Valentin à tou-tous les amoureux ! »
Puis, comme si quelqu’un lui avait botté le derrière, il déboule dans la rue, sa valise à la traîne. Il atterrit devant la vitrine du libraire, frappe trois coups brefs. Paul derrière le comptoir remonte ses lunettes et reconnaît son ami qui, d’une main, ébouriffe ses cheveux coupés au carré et, de l’autre, pointe la pancarte sur laquelle est écrit au feutre noir : « Lire fait pousser les cheveux. » Le carton est collé dans la vitrine depuis belle lurette ; c’est un clin d’œil du libraire à son fidèle client aux cheveux longs. Albany regarde sa montre, fait signe qu’il doit filer, tourne les talons et court chez la fleuriste.
Porte d’embarquement numéro 42, les passagers attendent. Ses vis-à-vis le dévisagent. Le rouge lui monte aux joues. Est-il ridicule avec son oiseau de paradis et sa douzaine d’iris bleu électrique sur les genoux ? Comment passer inaperçu ? Il ferme les yeux.
Et disparaît.
Prendre l’avion, voler quand on pèse 143 kg est un cauchemar. Il repère son siège, côté hublot. Il expire pour chasser tout l’air de ses poumons, rentre son ventre qu’il a réussi à tasser ce matin dans son pantalon et parvient, non sans effort, à boucler la ceinture de sécurité. Avec précaution, il coince les fleurs emballées sous cellophane dans le porte-revues. Le bouquet s’épanouit entre ses genoux. Pourvu qu’elles tiennent le coup !
Autour, les passagers prennent place, bourrent les compartiments de bagages. À côté, une femme au teint cuivré aide une fillette surexcitée à s’installer. Lili sort de son sac à dos à tête d’ours une Barbie (Lola) en robe de mariée, un dalmatien (Lucien) en peluche, un œil pendant au bout d’un fil, et une doudou fort mal en point.
L’avion roule sur la piste, s’arrache au sol (110 dB). Les agents de bord s’agitent, bercent les passagers avec leurs consignes de sécurité : « Bienvenue à bord du vol 8921 à destination de San Francisco. Le vol sera d’une durée de 6 h 5 min, sans escale. Nous allons traverser quelques zones de turbulences, informe le pilote, nous vous prions de rester calmes… »
Lucien le borgne et Lola font d’impressionnants sauts acrobatiques. Albany cherche refuge, ouvre son livre. Le passeport glisse. Lucien, le douanier, renifle, trouve le passeport et le tend, pile ouvert sur la photo.
« Les sorties sont identifiées par un voyant lumineux, poursuit l’agent de bord, les gilets de sauvetage sont placés sous votre siège… »
En son âme et conscience, pouvait-il envoyer sa photo ? Cette photo ?
C’est celle du beau Jérémy que Nina embrasse sur son écran cathodique. Il expliquera, elle comprendra. Elle pardonnera son audace, son effronterie, son culot. L’avion monte, le monde en bas diminue considérablement. Les humains sont réduits à des particules x. Est-il déjà possible de transmettre l’état quantique d’une particule à une autre ?
Les caractères typographiques dansent sur le papier. Mais il finit par s’abstraire du monde, par se perdre dans ce livre qui se (dé)construit au fur et à mesure qu’il tourne les pages. Il finit par se concentrer, assez pour oublier Lili, Lola et Lucien, assez pour oublier la ceinture qui le serre, assez pour oublier la faim qui le tenaille. Il a refusé le plateau que l’hôtesse lui a présenté : pour manger il aurait fallu rabattre la tablette (qu’aurait-il fait de son bouquet ?), sans parler de l’obligation qui s’ensuivrait d’aller aux toilettes (il n’ose même pas l’imaginer).
Le roman lu de bout en bout, Albany émerge, heureux, transporté, bien qu’au fond de lui il sente monter comme une angoisse, comme un soupçon de mauvaise conscience. Il ferme les yeux et tente de dormir un peu. À côté, Lili fait chanter Lola, maintenant complètement déshabillée : « Un-hippo-un-hippopotame. Dans-une-marre-marre-aux-nénuphars. Hors-de-l’eau-sort-son-museau… Plouf… Patapouf (130 dB dans les aigus) ! » Albany appelle l’ascenseur, appuie sur la flèche lumineuse qui le fait descendre au millième sous-sol. Là, dans son bunker intérieur, à l’abri des bombardements, des injustices, des inepties de la vie et de la bêtise humaine, son cœur s’apaise, ses angoisses se dissipent.
État d’apesanteur.
La masse confuse des moqueries des insultes des blagues idiotes tournoie dans son cerveau et disparaît dans l’aspiration du tourbillon Effet vortex Le temps file à l’envers Sa tête se peuple d’oiseaux exotiques de girafes d’antilopes de zèbres cabriolant dans la savane africaine De gazelles d’éléphants à collier d’hibiscus Et tout à coup Nina Nina bondissant et rebondissant dans une robe fuchsia trop serrée Un oiseau de paradis perdu entre ses seins énormes Nina ronde comme la Joconde de Botero Ronde comme une nana de Niki de Saint-Phalle Devant les fleurs fanent dans leur coquille de cellophane L’avion est secoué de spasmes Le rêve d’Albany se défait dans la spirale d’un compte à rebours 09 Souffles d’albinos en liesse zéphyrs ébouriffés tulipe perroquet échevelée 08 Et si Nina avait eu recours au même subterfuge 07 Il a du mal à respirer Son corps lourd s’alourdit encore 06 Galimatias à queues épineuses pages roses froissées du Grand Larousse épis d’euphorie à crêtes d’amertume 05 Un vol noir de corbeaux passe Des battements d’ailes soulèvent sa poitrine 04 Et si ce n’était pas une poupée de porcelaine qui l’attendait sur le tarmac 03 Il est incapable de remuer les membres incapable de défaire la ceinture qui le sangle qui enserre son bas-ventre ballonné par une impérieuse envie de pisser 02 Pris au piège dans un corps de baleineau vagissant 01 Dans le ventre d’un rorqual d’acier qui va s’échouer dans la baie de San Francisco
au bord de l’implosion 00
Originaire du Lac-Saint-Jean, un lieu propice à l’expansion de l’imagination, Chantal Gaudreault a étudié le design de mode, la philosophie et l’histoire de l’art. Son récit La valise rouge (à roulettes et à poignée rétractable) a été publié en ces pages en mars dernier.
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