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Une destination au large de la côte du Labrador qui vaut le détour

Nous faisons une retraite à Battle Harbour, un village de 250 ans situé sur une toute petite île.

Battle Star Atlantica

Horizons lointains : Battle Harbour en fait voir de toutes les couleurs.

« Êtes-vous bonne nageuse ? », me demande ma copassagère. Je l’entends à peine à cause du vent. Je hasarde un « Oui ? » sur un ton clairement interrogatif. J’ai l’impression que je ne serais pas comme un poisson dans l’eau s’il fallait sauter dans la mer du Labrador. Elle sourit. « Tant mieux. »

Nous sommes aux confins du continent nord-américain, juste après avoir visité son point le plus à l’est, le cap St. Charles. À la barre d’un Boston Whaler de 7 m, le capitaine Jim Jones longe habilement le littoral découpé du Labrador pour nous ramener à Battle Harbour, un village de pêcheurs situé sur un îlot près du continent. Devenu lieu historique national, l’endroit a été transformé en havre où l’on peut passer un week-end. Alors que la coque en V fend tant bien que mal les fougueuses vagues anthracite, la notion de « niveau de la mer » me paraît absurde : nous sommes ballottés comme des balles de ping-pong. (Âgés de 11 et 13 ans, Cormac et Ronan, les fils de ma copassagère Mandy, sont à la proue, accrochés au bastingage, et s’amusent comme des fous. Et moi aussi.) À l’orée de l’Atlantique, la mer n’a rien de stable, ce que les résidants de Battle Harbour savent bien.

Gauche à droite : Iceberg Hunter ; l’église St. James of Apostle

Gauche à droite : Nelson Smith et les visiteurs montent à bord du Iceberg Hunter pour se rendre à Battle Harbour, un village historique où souffle un vent de changement ; Construite en 1857, l’église St. James of Apostle célèbre des messes durant l’été.

Faire le trajet pour s’y rendre, c’est déjà la moitié du plaisir. Près de 24 heures après avoir atterri à Deer Lake (après un vol de fin de soirée, une balade au petit matin dans le parc national du Gros-Morne, un dîner de langues de morue poêlées, la traversée en deux heures du détroit de Belle Isle et 200 km – asphaltés, en majorité – sur la route Translabradorienne), mon compagnon de voyage et moi sommes à bord de l’Iceberg Hunter. Ce petit traversier nous amène du village de Mary’s Harbour jusqu’à notre destination finale de l’île Battle, mince caillou au large de la côte du Labrador, à environ 100 km au nord de St. Anthony, à Terre-Neuve. (Ce n’est pas sans rappeler Fogo Island Inn, sauf que Battle Harbour est encore plus écarté que Fogo, à environ 300 km au nord-ouest, à vol de macareux.) Il fait froid et il vente, mais les derniers rais du jour dansent sur les vagues et je n’ose pas m’abriter. Assise sur une caisse à la poupe, je regarde disparaître le soleil et le continent en mettant mon capuchon pour me protéger des embruns. « C’est bon pour les yeux. Ça prévient les cataractes », déclare Nelson Smith, la lueur de son regard m’empêchant d’y déceler un quelconque voile. J’apprécie, même si ça me semble scientifiquement douteux : de toute façon, qui suis-je pour argumenter avec plus de 40 ans d’expérience sur ces eaux ?

Le séchage de la morue

Le séchage de la morue ajoute son grain de sel.

Nelson est l’un des 15 employés (cuisiniers, ébénistes, capitaines de traversier, boutiquiers) du Battle Harbour Historic Trust, l’OSBL qui gère le site. La plupart ont grandi ici ou dans les anses voisines, et ces gens passent désormais leurs étés dans l’île, quand la population résidentielle culmine à environ 32 âmes. (L’hiver, elle tombe à zéro, hormis un renard arctique.) La famille de Nelson y a vécu pendant cinq générations avant d’être déplacée sur le continent en 1968 ; on peut même loger à la maison Isaac Smith, de style biscuit box, bâtie vers 1840 par son trisaïeul. Ancien pêcheur, Nelson s’est recyclé en menuisier en bâtiments historiques quand la restauration a commencé. Comme il est aussi garde forestier et conteur, il va de soi qu’il guide la visite quotidienne du site.

À Battle Harbour, le paysage vaut de l’or.

À Battle Harbour, le paysage vaut de l’or.

Une douzaine de visiteurs suivent Nelson dans les bâtiments du complexe commercial autour du quai. Je fais la connaissance de deux Australiens qui visitent la côte du Labrador. Il pleut à l’horizontale, comme l’Est en a l’habitude, et nous nous réfugions au Pork Store, le plus vieil édifice du village, qui date des années 1770. Ça sent le bois mouillé à plein nez. « Le bois est saturé, il ne séchera jamais », confirme Nelson. Il ne pourrira jamais non plus, car il est saturé de la saumure qui s’est infiltrée en plus de deux siècles d’entreposage de porc salé. Ces bâtiments sont littéralement conservés.

Lloyd Luther

Menuisier patrimonial, luthier pour les vedettes et pêcheur, Lloyd Luther a toute une ligne de vie.

Les photos d’archives témoignent aussi du temps jadis. Au grenier du Flour Store, où d’innombrables pêcheurs aux initiales gravées dans le bois au-dessus de chaque poste ont passé des heures à tresser leurs filets et à bavarder, une visiteuse du continent s’exclame : « Hé ! C’est moi ! » Elle indique une photo noir et blanc d’un groupe d’enfants au quai. (Un Nelson format réduit y figure aussi.) Ici, le passé a le don de prendre vie… quoique, vu que ma salutation énergique à ce qui s’est avéré être un personnage en carton grandeur nature est restée sans réponse, peut-être pas autant que dans Une nuit au musée.

Daphne et Myrtle

Daphne et Myrtle saluent les visiteurs quittant Battle Harbour.

Le lendemain, nous traversons un petit détroit vers l’île Great Caribou, une vaste masse rocheuse qui est mûre pour les randonneurs et les cueilleurs de petits fruits. Nous franchissons le pertuis en moins de temps qu’il n’en faut pour s’imaginer en intrépide pêcheuse basque ; Ronan et Cormac sautent déjà à terre pour s’attaquer à une pente abrupte. Leur père, Peter Bull, dirige notre petite expédition. « Dans ma vie rêvée, je serais cueilleur de petits fruits », affirme-t-il. Je trouve son emploi réel (DG du Battle Harbour Historic Trust) plutôt de bon goût, mais je n’ai qu’à regarder l’étendue subarctique devant nous pour voir ce qui l’attire. Nous sillonnons l’île pendant deux heures en quête de chicoutés (ou plaquebières), que les cuisinières du site servent en salade, sur du poisson ou en cobbler. Les gens du coin ont un autre nom pour ce fruit : de l’or liquide, car il se vend jusqu’à 21 $ le litre. Un couple de résidants que j’aborde trouve ça exagéré. Jamais ils ne vendent leurs baies à plus de 13 $ le litre : ça suffit à payer les études de leur fille à l’Université Memorial.

Lorsque nous tombons sur l’un des deux cimetières de l’île, Peter mentionne qu’un homme a été enterré aux deux endroits. Nous nous mettons à conjecturer sur le pourquoi et le comment, et finissons par élaborer des théories impliquant soit une femme, soit une dette (ou un mélange des deux). Nous longeons quelques maisons abandonnées depuis le transfert de la population, avec leurs réfrigérateurs des années 1960 aux angles arrondis ; gravissons des crêtes rocheuses moussues, où les camarines craquent sous nos pas ; et nous passons près de trous de fées, bien qu’aucune ne se manifeste. « C’est notre faute, pas la leur : on est venus sans cuillère ni pain, qui sont de bons leurres à fée », nous explique Peter. J’ajoute donc « traqueur de fées » à sa liste de métiers potentiels.

Récolter les chicoutés vous laissera bouche baie

Récolter les chicoutés vous laissera bouche baie.

Bientôt, nous sommes de retour de l’autre côté du pertuis, bien assis autour de bols chauds remplis d’onctueuse chaudrée de morue et de scones au saumon frais. J’entrevois mes joues rougies dans le miroir ; on dirait des chicoutés pas tout à fait mûres. Myrtle, qui travaille aux cuisines (et qui, ne le dites pas à mon père, m’a enseigné à cuisiner les meilleurs petits pains au monde), est du même avis que moi et confirme : « Elle a pris les couleurs du Labrador. »

Visiteurs, employés et résidants se rassemblent tous au Loft, le douillet bar-salon situé à l’étage du magasin général qui est devenu mon nouveau bar d’hôtel préféré. Des livres sur Terre-Neuve garnissent les étagères (The Lure of the Labrador Wild, I Want to Know if I Got to Get Married: A Doctor on the Grenfell Mission). Kevin Blackmore, meneur du légendaire groupe terre-neuvien Buddy Wasisname and the Other Fellers (Lloyd, un gentil menuisier qui travaille sur le site, est son luthier), a donné ici un spectacle impromptu lors de son séjour l’été dernier, mais ce soir nous avons droit à un concert encore plus local. Randy Hopkins et Harold Rumbolt, qui ont tous deux grandi ici, montent sur la scène de fortune sous le nom fictif de Bits and Pieces. Leurs chansons parlent d’eaux pleines de morue, de dur labeur et de collectivités disparues, et je bois une bière tandis que des jeunes dansent. Quelqu’un sort un ugly stick (sorte de bâton à percussion), des mummers (gens déguisés) arrivent et le passé ressurgit tandis que Randy chante : « J’aimerais qu’on se visite comme on le faisait jadis. »

La grande récolte labradorienne de chicoutés

Peter Bull mène la grande récolte labradorienne de chicoutés.

Mais le futur nous rattrape toujours. C’est la fin de mes trois jours à Battle Harbour et j’attends le traversier sur le quai en regardant le Seal Store, lieu parfait où jouer à la cachette, d’après ce que m’en a dit le capitaine Jim. Postées à l’entrée de la salle à manger, Myrtle et sa collègue Daphne se préparent à dire au revoir aux clients. Le temps est mauzy, comme dirait Nelson : chaud et brumeux. Je demande à Peter ce qui d’après lui rend Battle Harbour aussi spécial. « Les gens », répond-il sans hésiter. Il a raison. L’endroit abonde en beauté naturelle, et aussi en icebergs et en baleines quand c’est le bon moment. Et si les astres s’alignent, les aurores boréales ou une troupe de mummers se mettront peut-être à danser. Mais les gens, eux, on peut compter dessus. Beau temps mauvais temps, qu’il y ait du vent ou du brouillard (il y a généralement de tout dans une même journée), ils sont là, tout l’été. Ce sont eux qui donnent à cette collectivité tout son dynamisme. Car pour un si petit patelin, Battle Harbour fait des étincelles.


Gauche à droite: La nouvelle salle à manger; Battle Harbour Inn

Gauche à droite : La nouvelle salle à manger ; Battle Harbour Inn.

Carnet de voyage

Réservez un dortoir, un chalet du gendarme ou une chambre au Battle Harbour Inn, tous récemment redécorés par Sarah Parker Charles (architecte d’intérieur de St. John’s) et restaurés par des menuisiers en bâtiments historiques tel Nelson Smith. Partagez trois repas par jour (servis à 8 h, 12 h 30 et 18 h pile) avec les autres visiteurs dans la nouvelle salle à manger, vaste et éclairée, située dans l’ancien entrepôt à saumon. Battle Harbour est ouvert aux visiteurs du 1er juin au 15 septembre, et le chef Todd Perrin du Mallard Cottage rejoindra Daphne et Myrtle en cuisine lors du week-end gastronomique Fire and Ice (du 24 au 26 juin), en pleine saison des icebergs. (battleharbour.com)

 

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