Avec ses airs de cowboy et des mains si larges qu'on les dirait faites pour écraser des cantaloups, Steve Burgess verse un élixir liquoreux de sa gourde. Il ne peut s'empêcher de rire en expliquant à l'assemblée que ce délice est tiré d'une parcelle de grenache atteinte par la pourriture noble, puis muté par l'ajout d'une eau-de-vie de pinot noir locale. Le joyau de Burgess Cellars (un petit domaine familial fondé en 1972 par Tom Burgess, le père de Steve) est son somptueux cabernet sauvignon de type bordelais. Mais ce soir, c'est cet ingénieux nectar qui est sur toutes les lèvres : en bouche, on dirait du sorbet aux fraises, avec une pointe d'alcool qui donne envie de sortir s'étendre dans les vignes à perte de vue et de contempler le ciel immense de Napa.

Viader Estates et WineryRéunion d'affaires bien arrosée au Viader Estates & Winery

Les 18 invités au teint hâlé qui socialisent dans la salle de dégustation au plafond cathédrale ou sur le vaste balcon panoramique de granit de Viader Estates & Winery viennent tous de familles vigneronnes implantées ici depuis deux, trois ou même quatre générations. NG: The Next Generation in Wine (c'est le nom qu'ils se sont donné) regroupe des jeunes de l'industrie qui œuvrent dans l'entreprise viticole que leur famille possède à Napa depuis qu'ils ont eu l'âge de se tenir sur un tracteur. Ils ont aujourd'hui les mains sur le volant et s'emploient à diriger l'entreprise qui porte leur nom vers le meilleur avenir possible, dans un marché de plus en plus rude. S'ils sont censés être en concurrence, ça ne se voit pas au milieu des rires, des blagues d'initiés et des « Faut que tu goûtes à ça ». 

Viader Estates et WineryLes tables sont mises dans la cours des Viader, lieu de bien des soupers des NG. 

« On s'entraide », explique Janet Viader en ajustant le casque de vélo de son neveu avant qu'il sorte de la forêt de jambes adultes à coup de pédales. « En un sens, c'est facile, car nous partageons les mêmes valeurs et avons beaucoup en commun. Nous comprenons la responsabilité d'avoir à travailler pour notre famille, d'avoir notre nom sur ces bouteilles. » Cette trentenaire s'occupe des ventes et du marketing du domaine, avec sa mère, Delia Viader, aux racines argentines, et son frère Alan, 32 ans, qui officie au gril extérieur, où il fait cuire des brochettes de viande bien marinée pour les tacos et retourne des épis de maïs beurrés et épicés. 

International Harvester des BurgessAu tableau de bord de l'antique International Harvester des Burgess, on peut suivre l'évolution du coût d'un plein d'essence. 

Même si la plupart des NG se connaissent depuis l'enfance, ces rencontres sont une tradition plutôt récente. La vingtaine de membres se retrouvent tous les deux mois environ au domaine d'un d'entre eux pour manger un morceau et boire un verre de vin. Expérimentations viticoles et marketing collectif sont abordés. Pour ces jeunes adultes travaillant avec leurs parents, les questions de dynamique familiale, de planification de succession et de projection dans l'avenir ne sont jamais loin. Alors que la viticulture moderne à Napa approche du demi-siècle (Robert Mondavi a fondé l'un des premiers vignobles d'après-prohibition de la région en 1965), de plus en plus de viticulteurs y arrivent à l'âge de la retraite. Plus de la moitié des 3600 domaines de Californie passeront de la première à la seconde génération d'ici quelques années.

Silverado Trail a NapaLe long de Silverado Trail, à Napa, les vignobles abondent. 

Il ne faut que quelques jours pour comprendre pourquoi l'essentiel de la population locale a constamment le vin à l'esprit, surtout celles et ceux qui en boivent depuis l'âge de 12 ans. Où qu'on aille, on trouve des artisans qui mettent la main à la terre et travaillent leurs crus dans un cadre enchanteur.

Tom BurgessTom Burgess détermine le taux de sucre des raisins à l'aide d'un réfractomètre. 

Le plus vieux vignoble de la vallée, Charles Krug, date de 1861. Propriété de la célèbre famille Mondavi, c'est un géant dont la production annuelle atteint 75 000 caisses. Alycia, arrière-petite-fille des immigrants italiens Cesare et Rosa Mondavi, m'accueille dans l'immense cour baignée de soleil avec l'aisance d'une héritière, mais le cœur et l'humilité d'une cultivatrice. Elle raconte ce que ç'a été de grandir dans un empire avec ses trois sœurs, Angelina, Riana et Giovanna, toutes dans la vingtaine. « À 10 ans, on nous payait 25 ¢ de l'heure pour nous installer à la cave et prélever des échantillons de sucre, mesurer le pH, ce genre de choses. La dernière chose qu'on voulait, c'était de faire des journées de huit heures au lieu d'aller au camp d'été. Mes parents utilisaient le terme "apprentissage", mais en fait ils exploitaient des en­fants », s'esclaffe-t-elle.

Silverado TrailDes rais sur les ceps : le soleil matinal illumine un vignoble de Silverado Trail, une route commerciale historique à la lisière de la vallée de Napa. 

Aujourd'hui, elle aide à superviser l'expansion de la salle de dégustation de Krug, qui passe d'une boutique d'allure plutôt modeste à un bâtiment de la taille d'une église urbaine. C'est une tâche colossale que la plupart des jeunes dans la vingtaine fuiraient. Mais les Mondavi, à leur quatrième génération, sont une exception dans les vins du Nouveau Monde.