Dans l’allée du 18e trou sur le parcours Saguaro du We-Ko-Pa Golf Club, les regards se tournent vers les monts Usery, ne serait-ce qu’en vertu de l’esthétique dépouillée du terrain. Photo par Lonna Tucker

Le Talking Stick Golf Club a beau être dans le désert, à 7 h 30, sur le tertre de départ du parcours nord, il fait frisquet. Une paire de gants ne serait pas de refus. Mais la fraîcheur arizonaise ne semble pas gêner mes partenaires, Paul et Beverly Smith. « Jouez-vous toujours aussi tôt ? » que je leur demande en piétinant pour me réchauffer. « Ça dépend de la saison, répond Paul. On golfe ici deux fois par semaine, toute l’année. » Ce départ matinal, c’est donc pour devancer la canicule estivale ? « Pantoute, fait-il. C’est pour éviter les lambins. »

Les Smith sont sur ce parcours comme chez eux. Membres de la communauté autochtone pima-maricopa de la rivière Salt (dont le Talking Stick est l’entreprise phare), ils vivent sur ces terres depuis des décennies. Beverly siège même au CA du club depuis 14 ans. En descendant l’allée, où la rosée perle encore sur la pointe des herbes alors que le soleil s’installe dans le vaste paysage de western spaghetti, Paul m’apprend un fait méconnu : « En fait, il existe une version traditionnelle autochtone de ce jeu. On l’appelle thaka : c’est une sorte d’hybride du golf et du hockey sur gazon. Mais c’est surtout un sport de femmes. » D’un geste, il indique son épouse : « Bev y joue depuis 60 ans. »

Beverly Smith se fie à son instinct autant qu’à son fer droit lors d’une séance à domicile avec son mari, Paul Smith. Photo par Troy Aossey

Portant le nom anglais du bâton-calendrier traditionnel où les Pimas consignaient les faits marquants de l’histoire de leur tribu, le Talking Stick est emblématique d’un secteur en plein essor : la création de golfs sur des terres autochtones. (On en dénombre plus de 70 dans les 565 réserves reconnues par le gouvernement américain.) Les deux parcours du Talking Stick ont été dessinés par le célèbre tandem Bill Coore-Ben Crenshaw, reconnu pour travailler avec ce que le terrain a à offrir plutôt que d’imposer une perfection artificielle à force de terrassement ou d’éléments de conception standard. S’inscrivant dans cette approche, les parcours s’étalent à leur aise dans le désert, de filet d’eau en ruisseau desséché, comme sortis de la poussière et des cactus.

À 16 km à l’est, sur les terres de la nation yavapai de Fort McDowell, le We-Ko-Pa Golf Club épouse encore plus spectaculairement le relief. (En yavapai, we-ko-pa signifie « quatre sommets » ; on les aperçoit à l’est d’où que l’on soit sur les deux parcours.) Comme au Talking Stick, il y a un hôtel et un casino, mais ce club est unique parmi les golfs du désert en ce qu’il est conçu pour favoriser la marche et, ce faisant, la communion avec la terre.

« On ne voit pas ça souvent, admet Brett Trenter, le directeur général. La plupart des terrains préfèrent des îlots de pelouse. » Sur le vert du 16e trou du parcours Saguaro, le regard tourné vers la rivière Verde qui coule au creux de l’immense vallée en contrebas, à l’est, il esquisse de la main les ondulations du terrain semi-montagneux. « Ici, tout est mouvement. C’est ce que souhaitait la tribu. »

Au We-Ko-Pa Golf Club, les golfeurs communient avec le paysage. Photo par Lonna Tucker

Être à l’écoute de la terre et de ses habitants va de soi pour Notah Begay III, le seul Amérindien de sang pur à avoir disputé des tournois du PGA Tour (il en a remporté quatre avant que des maux de dos le tiennent à l’écart du jeu). Colocataire de Tiger Woods à l’université Stanford (dont il est diplômé, contrairement à Woods, en économie), Begay est aujourd’hui à la tête de sa propre firme de conception de parcours. Il a récemment joué un rôle clé dans l’aménagement de deux golfs en territoire autochtone : le Firekeeper Golf Course, au Kansas, et le Sequoyah National Golf Club, en Caroline-du-Nord. Il est aussi impliqué dans un autre projet qui sera bientôt en chantier chez les Pascua Yaquis à Tucson, où il a incorporé des éléments célébrant la danse du cerf, sacrée pour les Yaquis, sur le site où se trouvera le vert du 18e trou.

« Nous sommes plutôt minimalistes, me confie Begay. Les Amérindiens ont toujours vécu en parfaite harmonie avec leur environnement, et c’est une des forces qu’on identifie dans les terrains qu’on conçoit. » (Paul Smith m’a quant à lui fièrement expliqué que le Talking Stick a dès le départ reçu la certification de l’Audubon Cooperative Sanctuary Program for Golf Courses, ce qui en fait l’un des clubs les plus verts qui soient.)

En fait, c’est ainsi que les architectes de golf travaillaient il y a plus de deux siècles, quand la machinerie moderne et les logiciels d’imagerie 3D n’étaient pas là pour faciliter (ou gâcher, bien souvent) le processus de conception. Or les méthodes rustiques originelles ont donné lieu à l’Old Course de Saint Andrews, à l’Augusta National Golf Club, au Royal County Down Golf Club, au Shinnecock Hills Golf Club, au Royal Melbourne Golf Club, bref, à la crème de la crème. Le golf ferait bien de revenir à des traditions que les Amérindiens ont toujours préservées : respecter les dons de la terre, travailler en accord avec la nature au lieu de lutter contre elle.

Les Smith devant chez eux. Photo par Troy Aossey

En explorant le Talking Stick, je remarque plusieurs éléments autochtones, dont le traditionnel emplacement de feu de camp près de l’entrée du chalet, lequel évoque les maisons en pisé qui ont la faveur de la communauté autochtone pima-maricopa de la rivière Salt. « Comme celle où j’ai grandi », confie Beverly en embrassant d’un geste le vaste paysage.

En terminant ma ronde avec les Smith, j'aborde la question de l’avenir du golf dans leur communauté. « C’est un sport avec des règles et un sens de l’honneur, déclare Paul. On ne triche pas au golf. Enfin, en théorie », ajoute-t-il avant de grommeler le nom d’un partenaire occasionnel en échangeant un regard entendu avec sa femme. « Le golf est synonyme de développement économique, mais aussi de développement éthique, d’intégrité. On en tire des enseignements qui nous restent en dehors du terrain, une vision de la vie et du travail qu’il faut inculquer à nos jeunes. »

Vos commentaires : courrier@enroutemag.net


Carnet de voyage


Firekeeper Golf Course
12524 150th Rd., Mayetta,
Kansas, 785-966-2100,
firekeepergolf.com

Sequoyah National Golf Club
79 Cahons Rd., Whittier,
Caroline-du-Nord, 828-497-3000,
sequoyahnational.com

Talking Stick Golf Club
9998 E. Indian Bend Rd.,
Scottsdale, Arizona,
480-860-2221,
talkingstickgolfclub.com

We-Ko-Pa Golf Club
18200 E. Toh Vee Circle,
Fort McDowell, Scottsdale,
Arizona, 866-660-7700,
wekopa.com


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