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Visiter Disney World à l’âge adulte, c’est comment?

Vingt ans après son dernier voyage à Disney World, une trentenaire y retourne accompagnée de ses parents.

Disney World

Semaine de relâche, mars 1993 ; ma famille en est à la 19e heure d’un trajet annuel qui en compte 20 entre Toronto et Orlando. À l’arrière de la camionnette, mon frère de six ans donne un coup de pied dans mon siège et me lance les pions d’un jeu de dames. Je l’ignore et tente d’exprimer posément mes diverses inquiétudes : mes devoirs, le chien laissé au chenil, les cambrioleurs qui dévaliseront sans doute notre maison. Plus on est dissipé, plus on presse nos parents (sur un ton strident) de nous renseigner sur l’arrivée. Ma mère s’empêtre dans l’immense carte pliante sur ses genoux tandis que la voix exaspérée de mon père se joint au chœur : « C’est cette sortie ou la suivante ? Dois-je prendre à gauche ? »

Puis, ça y est, le panneau indiquant notre destination se révèle enfin. D’aussi loin que je me souvienne, on a fait ce voyage tous les ans, et c’est toujours à cet endroit que le silence s’installait dans la voiture. On file sur la route menant à l’entrée principale, sorte d’Arc de triomphe floridien : WALT DISNEY WORLD, est-il écrit, en lettres géantes couleur bonbon. À son approche, mon frère et moi scandons : « Floride, Floride, Floride », puis, en traversant l’arche :  « Disney World !!! »

Chaque année, les cinq jours suivants étaient à la fois une suite épuisante de rituels incontournables et un baume pour notre dynamique familiale tendue. Walt Disney World était un lieu en marge de notre quotidien, où mon frérot et moi établissions une trêve. Bien déterminés à essayer toutes les attractions, on était insouciants du sort des ados en sueur dans des costumes de Tic et Tac ou de l’infâme attente de deux heures pour une croisière de huit minutes à travers une fausse ville portuaire des Caraïbes. Mes parents, libérés pour un temps de leur obligation de nous divertir et de faire régner la paix, étaient heureux et détendus. Notre famille n’a jamais été d’humeur plus joyeuse qu’en marchant sur l’un des faux trottoirs de Main Street.

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Mais à l’approche de l’adolescence, mon frère et moi avons cessé d’aller à Walt Disney World, préférant rester à la maison pendant que nos parents filaient vers des lieux plus chic en Europe et en Californie. Quand on a quitté la maison quelques années plus tard, on avait presque cessé de passer du temps en famille : les emplois, les amis et le nombrilisme des jeunes dans la vingtaine, autant de facteurs qui nous ont empêchés de retourner chez nous trop souvent, et quasiment jamais ensemble. Puis, l’an dernier, nos parents ont eu une idée. Au cœur de la soixantaine, ils jonglaient entre retraite et sénescence, tandis qu’à l’aube de la trentaine, mon frère et moi étions célibataires et bien en selle dans nos carrières. Ils se sont dit qu’il n’y avait pas meilleur moment pour recréer la magie, et nous ont invités à un voyage tous frais payés aux confins du monde le plus merveilleux qui soit.

Cette fois, on a ajusté nos rituels pour faciliter le voyage de nos parents, alourdis qu’ils étaient par le poids de l’âge. Au lieu d’une chambre de motel étouffante, on a trouvé une location Airbnb de trois chambres avec cuisine et terrasse. Et plutôt que de se fier au Unofficial Guide to Walt Disney World, on a planifié les itinéraires les plus efficaces sur Google Maps. Les stationnements à Disney ont la taille de petites villes américaines. Jadis, quand mes parents avaient de bons genoux et que mon frère et moi débordions d’énergie, on marchait un kilomètre jusqu’à un tram qui nous conduisait à un monorail filant vers l’entrée du parc. Le stationnement préférentiel était maintenant de mise.

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Comme on entre à Magic Kingdom, j’aperçois le château à tourelles de Cendrillon, le monorail roulant au-dessus de nos têtes, la fanfare costumée de Music Man déambulant sur l’air de « C’est la fête ». On est presque les seuls à ne pas porter d’oreilles de Mickey, dont l’offre s’est largement bonifiée : décorées comme des couronnes de fleurs, des diadèmes de mariée, des casques de stormtroopers. Certaines attractions sont passées sous la baguette magique de la fée technologie, le manoir hanté a de nouveaux hologrammes de fantômes, Epcot offre un manège La Reine des neiges, mais à part ça, les choses ont peu changé. Les jours suivants, je suis enivrée par Disney.

Les meilleures heures de ces journées ont été celles passées à faire la queue, et donc à raviver les liens qui tissent notre famille. On a discuté politique (le cortège de voitures du président Trump nous avait dépassés sur l’autoroute), mon père et moi avons testé nos connaissances présidentielles (un sport traditionnel chez les Landau) et j’ai parlé à mon frère de ses aventures de photographe. Bien qu’on se chamaille encore (je dois toujours ménager mes sarcasmes), j’ai constaté qu’il n’était plus le petit tannant bavard que je fuyais enfant, mais un adulte réfléchi et travailleur.

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Tous les quatre avons sombré dans la nostalgie, partageant des souvenirs précis et détaillés. Ma mère a remarqué la fontaine où on avait pris ma photo (cinq ans, cheveux asymétriques) qui est accrochée dans le salon. Ils m’ont taquinée au sujet de Big Thunder Mountain, les montagnes russes pour enfant qui m’avaient fait si peur que j’avais essayé d’en sauter. À Epcot, on a fait la queue trois fois pour Spaceship Earth, logé dans l’emblématique balle de golf géodésique à l’entrée du parc. C’est l’attraction la plus intello de Disney, et ma préférée : un voyage en plusieurs tableaux où des animatroniques illustrent l’histoire de la communication humaine. J’ai vu défiler les scènes avec énervement, gardé mes bras et mes jambes à l’intérieur du véhicule et eu l’impression d’avoir encore huit ans.

Mes parents retraités, suivant l’adage qu’on n’a qu’une vie, se sont payé les luxes exorbitants qu’ils disaient snober quand on était enfants. Au Epcot World Showcase, on a dîné au restaurant situé dans le pavillon du Mexique, évoquant à l’extérieur une pyramide maya et, à l’intérieur, une ville étoilée surplombant une rivière, avec vendeurs de piñatas, sombreros, et un bateau qui passe devant un faux volcan. Dans le passé, nos parents refusaient qu’on mange ici, mais cette fois, ils ont acquiescé, et ce fut une féérie de mariachis.

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À un moment, mon père a même sorti un billet de 20 $ de sa chemise et me l’a offert. « Ton argent de poche », m’a-t-il dit gentiment, oubliant pour un instant que j’étais adulte. Je l’ai souvent oublié aussi, pendant ce séjour, m’en remettant à ma famille pour me prodiguer les attentions que je tenais pour acquises quand j’étais enfant. Une autre fois, en attendant qu’avance l’interminable foule faisant la queue pour un manège de parapente virtuel, assis au sol dans une zone de chargement, mon père a remarqué que je vérifiais mes courriels professionnels de façon obsessionnelle pour m’assurer que je n’avais rien négligé avant mon départ et s’est glissé près de moi : « Quand j’avais ton âge, j’avais toujours peur de m’absenter de mon travail. Il sera là quand tu reviendras. »

Spontanément, ma mère m’a serrée contre elle, et du coup mes muscles se sont détendus. C’était merveilleux de cesser d’être adulte pendant quelques jours, et de laisser mes parents me voir comme une enfant. Walt Disney World n’est peut-être qu’un leurre éblouissant, mais notre joie d’y être était authentique. Alors, l’automne venu, on repartira ensemble en vacances, cette fois à Paris et à Amsterdam. Je plaide pour une journée à Euro Disney.

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