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Nuit loufoque à Osaka, capitale japonaise du rire

Notre reporter fait une virée pour voir si la capitale japonaise de l'humour est aussi drôle qu'on le dit.

Le canal de Dotonbori

Le canal de Dōtombori déborde d’idées brillantes.

À l’instar de l’allemand, le japonais foisonne de mots simples qui ne se traduisent pas aisément pour décrire des sentiments ou des situations complexes. Le wabi-­sabi, par exemple, est un concept qui met en valeur le caractère imparfait des choses. Age-otori, c’est sortir de chez le coiffeur avec une tête pire qu’avant.

Le festival annuel de Tenjin Matsuri

Durant le festival annuel de Tenjin Matsuri, une tradition millénaire, la ville déjantée lâche son fou.

C’est en assistant à la conclusion nocturne du festival annuel d’Osaka, Tenjin Matsuri, que je passe en revue les termes les plus abscons de mon vocabulaire japonais afin de pouvoir traduire mes sentiments. Planté sur le bord de la rue, j’observe une masse grouillante d’hommes en yukata se relayer pour rapporter sur leurs épaules un mikoshi, palanquin doré où l’on a enchâssé une divinité, jusqu’à sa demeure permanente au sanctuaire Tenmangu. Il y a une vingtaine d’années, quand je vivais ici lors de mes insouciantes années postuniversitaires, on m’aurait trouvé à peu près au même endroit. Des éléments de la scène me ramènent à cette époque : l’odeur d’anguille grillée, les lampions de papier suspendus au-dessus des rues, la sociabilité des gens.

Même si je suis arrivé à Osaka en redoutant un peu de me faire rappeler le temps perdu dans l’intervalle, mes craintes se dissipent rapidement. Cette bruyante matsuri estivale, avec ses allusions pas vraiment sublimées aux cycles de fertilité et son rituel ancien, est aussi la plus grande fête de rue du Japon. À preuve, un homme d’âge mûr, éméché et portant des dreads, se détache de la procession pour voler une généreuse lampée de ma bière avant de prendre la pose, les pouces levés, pour une photo non sollicitée.

Des festivalières en kimono

Des festivalières en kimono sortent du métro.

C’est un moment bien dans le ton d’une ville qui se targue d’être la capitale nationale de l’humour, source de tout ce qui est spirituel, sauté et joyeusement osé. L’humour est une grosse affaire à Osaka, où se trouve l’appareil de starisation (salles, émissions télé, imprésarios) qui produit à coup de promotion agressive chaque nouvelle cuvée de comiques japonais. (Ce sont presque tous des hommes.) Les délirants jeux télévisés japonais, célèbres en Occident pour leurs défis physiques et leurs canevas barbarement humiliants, ont vu le jour dans cette vaste jungle de béton. En presque tout, une sensibilité rabelaisienne définit cette ville à la beauté pas évidente, de la gastronomie à la façon dont ses habitants parlent, socialisent et reçoivent. Et les 8 millions d’Osakiens ont la réputation d’être effrontés, excentriques et sans façon. Nulle part ailleurs pourrais-je trouver une boutique de souvenirs vendant des boîtes de biscuits à l’effigie d’un populaire humoriste local, en caleçon et indiquant tout sourire son entrejambe.

Robes de cérémonie ; audacieuse et colorée

Osaka a la réputation d’être étourdissante, audacieuse et colorée, que ça se manifeste par une procession de milliers de personnes en robes de cérémonie durant le festival de Tenjin Matsuri.

Alors que s’achève la matsuri, je prends le métro direction sud pour Dōtombori, la zone de plaisirs éclairée aux néons qu’on pourrait comparer au Los Angeles de Blade Runner si la dystopie de ce film était de pacotille, gaie et carnavalesque. S’étendant sur plusieurs pâtés des deux côtés d’un canal du quartier de Namba, cœur de la partie sud d’Osaka, Dōtombori est une dense succession de restos et de bars souvent ornés d’immenses emblèmes bédéesques (un crabe mécanique aux mouvements saccadés, un immense poisson-globe en surplomb), conçus pour séduire les passants à coup de clinquant.

J’ai rendez-vous avec une vieille amie, Akiko Imura, sous la célèbre enseigne du coureur de Glico. Nous nous saluons à la mode osakienne. « Mokarimakka? » La formule (« Faites-vous beaucoup d’argent ? ») s’entend dans le sens où il faut travailler dur pour s’amuser deux fois plus. « Tu n’as pas changé », ment Akiko sans vergogne. Nous migrons vers le secteur plus douillet d’Ura-Namba, un dédale de ruelles remplies d’izakayas, de bars où l’on boit debout et de grills enfumés. Le petit izakaya pour lequel nous optons a des airs de forêt enchantée sortie de l’imagination de Hayao Miyazaki, le bois des tables, des étagères à saké et des poutres ayant gardé l’étrangeté de ses formes et courbes noueuses.

Ramens instantanés et viande grillée dans la rue

La nourriture succulente et bon marché, entre takoyakis, ramens instantanés et viande grillée dans la rue.

À notre deuxième tournée de whisky-soda, nous sommes distraits par deux hommes faisant le pitre à la table voisine, l’un en casquette de baseball, l’autre coiffé d’un feutre. C’est un truisme qu’à Osaka, un simple dialogue peut prendre l’allure d’un sketch, ou plus précisément d’un numéro de manzai. L’essence de cette forme de comédie locale se saisit aisément : un faire-valoir coincé et un sans-dessein distrait enchaînent jeux de mots et insultes en un feu roulant de quiproquos croissants et de gags verbaux ; la plupart des numéros dégénèrent en échanges gratuits de baffes. À la table voisine, l’homme au feutre, plus véhément, en vient vite à rabattre la visière de son ami et à le traiter d’aho (« idiot » dans le parler local). Mais à Osaka, c’est un terme affectueux.

Prestations d’humour

Un animateur de prestations d’humour, improvisées ou planifiées.

Comment expliquer le penchant osakien pour la rigolade ? « Osaka a une tradition de ville marchande ; c’est dans sa culture si les gens y sont plus volubiles et animés », affirme Katsura Kaishi lors de notre rencontre au théâtre Temma Tenjin Hanjo Tei. Conteur de rakugo, un type de conte comique ancien, il explique que blagues et histoires sont des façons de lier connaissance et de faciliter les affaires. « Notre humour vient de là », précise-t-il en sortant de scène à la petite mais élégante salle de rakugo du nord de la ville. Il vient de faire quelques sketchs en anglais : des pièces comiques en solo, assis en seiza, un éventail et un mouchoir pour tous accessoires. Au moyen d’expressions faciales et de variations d’intonation, il donne vie à deux personnages ou plus dans ses histoires.

Marché de Kuromon-Ichiba

Les étals de nourriture du marché de Kuromon-Ichiba alimentent les cuisines d’Osaka depuis plus d’un siècle.

Les racines du rakugo remontent à 1,000 ans, quand des moines bouddhistes itinérants ont commencé à intégrer des récits souvent humoristiques dans leurs sermons. Même si Tokyo allait aussi développer une tradition de rakugo, celle d’Osaka a gagné une plus grande part du public au pays, devenant un pilier des théâtres de vaudeville à l’époque d’Edo (1603–1867). « N’oubliez pas que Tokyo était la ville des samouraïs, m’explique Kaishi, alors qu’Osaka comptait des marchands et une classe ouvrière. Le rakugo de Tokyo exprimait cet esprit des samouraïs et s’est donc fait plus tragique et sérieux. » Katsura Kaishi s’étire le visage comme pour se moquer d’un samouraï triste. « À Osaka, ce n’était que du divertissement, de simples blagues ou parodies de la vie et de la culture de la haute. »

La chaîne Kinryu Ramen ; la boutique design Buz

De gauche à droite : Une succursale de la chaîne Kinryu Ramen a pignon sur rue au coin du marché dans Dōtombori ; la boutique design Buz, dans le quartier de Horie, est à la page.

Mais grâce à la télévision, le type de manzai débridé d’Osaka a fini par dépasser en popularité le rakugo, à caractère plus familial. Le manzai est aujourd’hui tellement associé à cette ville que même les Tokyoïtes fendants adoptent l’accent caractéristique d’Osaka quand ils veulent être drôles. J’en ai une dose plus tard en soirée au Tako Tako King, un resto kitsch de Shinsaibashi à thématique de pieuvre, en faisant connaissance avec quatre membres de la troupe comique Pirates of the Dōtombori, composée surtout de gaijins (étrangers). Les Pirates ont récemment fêté leurs 10 ans à faire de l’impro, un genre relativement nouveau au Japon qui a trouvé à Osaka ses salles les plus enthousiastes. (Le stand-up à l’occidentale n’a jamais vraiment eu la cote.) « Quand on se produit à Tokyo, l’accueil est plus froid qu’ici, affirme le leader du groupe, Bill Reilly, 32 ans, originaire du New Jersey. À Osaka, tout est mieux reçu. »

Katsura Kaishi donne une performance de rakugo, Temma Tenjin Hanjo Tei theatre

Katsura Kaishi donne une performance de rakugo, un type de conte comique ancien, au théâtre Temma Tenjin Hanjo Tei.

La différence tient à l’un des traits déterminants des Osakiens : leur volonté d’entrer dans le jeu pour un gag, même s’ils sont les dindons de la farce. « Il y a un truc idiot que j’adore à la télé japonaise, déclare Reilly. L’animateur arrête un quidam en lui disant : “Un appel pour vous.” Et il lui tend un concombre. Si c’est quelqu’un de Tokyo, le passant dira : “Voyons, c’est un concombre !” Mais si c’est quelqu’un d’Osaka, il prendra le légume comme un téléphone et répondra : “Moshi moshi !” avant de faire semblant de bavarder. »

Les inventions qui font le renom d’Osaka en disent long sur son absence de prétention. Outre des plats de cuisine de rue tels que takoyaki et okonomiyaki, la ville a inventé les ramens instantanées, les restos de sushis à comptoir tournant, une cuisine de grillades des parties animales mal-aimées et une délicieuse friture de viandes, légumes et fruits de mer en brochette, le kushikatsu. Comme je le redécouvre, tous ces mets illustrent une certaine simplicité, et s’arrosent très bien d’une bière. Pas étonnant qu’Osaka soit devenue le cœur du mouvement japonais des bières artisanales depuis la levée de l’interdiction des microbrasseries au pays, dans les années 1990.

Le festival de Tenjin Matsuri ; le restaurant Kosuiten

De gauche à droite : Blague à part, le festival de Tenjin Matsuri tire son origine dans des rituels anciens ; le restaurant Kosuiten prend ses ramens au sérieux.

À ma dernière soirée, je parcours les petites rues d’Umeda, évitant ses grands magasins démesurés (dont l’un a une grande roue sur le toit), en quête du bar Marciero, un pub lambrissé de 12 places dont les microbrasseurs locaux parlent avec une révérence habituellement réservée aux chefs sushis, tenu par Hideaki Yoshii, ex-­spécialiste des TI. Je m’assois au bar à côté d’un quadragénaire maigre coiffé du plus gros afro que j’aie jamais vu chez un Japonais. Il s’appelle Takashige Nakagawa et m’offre de me faire découvrir les huit bières en fût, dont quatre sont nippones (les autres sont américaines ou européennes). « Yoshii-san est très respecté des amateurs de bière d’Osaka, m’affirme Nakagawa, mais il ne veut pas que le Marciero devienne célèbre. » Quand je souligne que le bar a déjà reçu les éloges du New York Times, tout le monde prend cet air ébahi typique aux Japonais. (« C’est bien son genre de tenir ça secret », rigole Nakagawa.)

Tenma ; le kappo : Shoben Tangotei, Hozen-ji Yokocho

De gauche à droite : Des lampions illuminent les rues étroites du vieux quartier de Tenma ; le kappo, version locale du kaiseki, est la spécialité du restaurant Shoben Tangotei, dans Hozen-ji Yokocho.

Derrière le bar, Yoshii s’affaire à préparer ma commande de tempura de poisson blanc avec asperges. Quand il me la sert au bout de quelques minutes (exceptionnellement délicate, une merveille avec mon IPA légère), Nakagawa et moi avons déjà noué des liens grâce à l’incroyable symétrie de nos goûts et obsessions : la musique no wave, le provocateur du pop-art japonais Tadanori Yokoo, les aliments laids mais délicieux. C’est comme si j’étais revenu à Osaka après toutes ces années pour découvrir mon alter ego japonais, qui s’adonne à porter un immense afro.

Nakagawa m’aide à trouver le mot que je cherchais depuis la matsuri. « Natsukashii », suggère-t-il. Je le google sur mon cellulaire : « Se dit d’une petite chose qui nous rappelle brusquement de bons souvenirs, sans nostalgie, mais avec affection pour les bons moments. » Je réalise que ce bar symbolise ce qui m’a manqué d’Osaka : le Japon à son moins circonspect. Quand j’en fais part à Nakagawa, il y va de ce proverbe : « Quand nos manches se touchent, c’est le karma. » Ici, on dirait que les hasards karmiques se multiplient.

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