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Plongée dans le milieu passionné et diversifié du flamenco de Séville

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Les amateurs de flamenco affluent de partout afin de ressentir cet art espagnol fait de passion sur les places et dans les écoles et les salles de son lieu d’origine. Beaucoup, comme la journaliste et danseuse de flamenco canadienne Lia Grainger, s’y posent un moment.

Une jeune danseuse de flamenco se tient immobile sur une planchette de bois, sa jupe noire à froufrous ondoyant dans la douce brise printanière. Le guitariste et le chanteur qui l’accompagnent attendent sur le bord de leur chaise son signal sous le regard des touristes ravis réunis sur la place d’Espagne, à Séville. Immense demi‑cercle bordé d’édifices et balustrades au carrelage soigné, cette place a été conçue pour l’Exposition ibéro‑américaine de 1929, en hommage à la domination culturelle espagnole. Soudain, la danseuse rompt le silence et se met à taper du pied sur un rythme de plus en plus rapide.

Le guitariste aux yeux bleus et à la crinière châtain clair, Dennis Duffin, est un vieil ami, astrophysicien torontois devenu as du flamenco. Un Canadien qui éblouit le public des rues du berceau de cet art peut passer pour une anomalie, mais la présence de Dennis sur la scène flamenca sévillane n’a rien d’inhabituel. En fait, diversité et flamenco se frôlent depuis le début. Il y a 200 ans, le flamenco tel qu’on le connaît s’est épanoui à partir des traditions musicales roms, espagnoles et nord‑africaines présentes en Andalousie. Le mariage fougueux d’une danse de passion et de percussion, d’un jeu de guitare fulgurant et de paroles tristes racontant les histoires des communautés marginalisées de la région est vite devenu la forme d’expression artistique emblématique de l’Espagne. Importé à Hollywood dans les années 1940 par des danseuses étoiles comme Carmen Amaya, le flamenco est encore une représentation éculée, mais étonnamment précise, des Andalous : exubérants, hauts en couleur, ardents.

15 juin 2021
Danseuse de Flamenco Christina Hall debout regardant vers le haut
La danseuse Cristina Hall avant son spectacle à la Real Fábrica de Artillería.
Photo d'un homme faisant du velo dans les rues de Seville
La danseuse Cristina Hall avant son spectacle à la Real Fábrica de Artillería.
Visitez à vélo les rues sinueuses du Casco Antiguo, ou vieille ville.

Si les jeunes Espagnols ignorent l’appel des rythmes du flamenco de nos jours, les écoles de flamenco qui émaillent le centre de Séville sont pleines d’étudiants étrangers, danseurs et musiciens venus de pays tels le Japon, Israël, la France, la Corée, l’Italie et le Canada pour apprendre auprès des grands maîtres. Je suis de leur nombre. Canadienne d’origine polonaise, je danse le flamenco en professionnelle depuis une quinzaine d’années, dont cinq vécues en Espagne. Même si j’habite à présent Toronto, je retourne à Séville chaque hiver pour étudier et baigner dans une culture qui n’est pas mienne, je sais, mais qui, comme moi, ne vit que pour le flamenco.

Mon périple a débuté dans ma ville natale de Vancouver au début des années 2000. Je soupais dans un resto de Cambie Street lorsqu’une danseuse de flamenco, Kasandra « La China », est montée sur scène et a donné une performance qui a réduit la salle au silence. J’étais subjuguée. Je voulais bouger comme elle, mais surtout je voulais ressentir ce qu’elle semblait ressentir, de la profonde angoisse à l’euphorie. J’ai pris mes premières leçons une semaine plus tard ; en moins d’un an, j’étais à Grenade, en Espagne, où j’ai passé six mois à suivre des cours dans les grottes du quartier historique du Sacromonte, ravie d’avoir trouvé ce grâce à quoi je me sentais vraiment vivante.

Une danseuse et ses musiciens se produisent entre les colonnes de la majestueuse place d’Espagne
Une danseuse et ses musiciens se produisent entre les colonnes de la majestueuse place d’Espagne.

Sur la place, les doigts de Dennis dansent sur les frettes et les cordes, et ses yeux sont rivés sur les pieds de la danseuse. Il attend sa llamada, ou son appel, le motif de pas percussifs qui peut signaler la fin de la danse. La voici, « tac, tac, tac ! » La danseuse pirouette, poings serrés, sourcils froncés, la force centrifuge soulevant sa jupe alors qu’elle se prépare à la grande finale. La planche ploie sous sa dernière volée de pas, Dennis pinçant les cordes exactement en même temps. Après son spectacle de rue, je pars me balader avec lui en cet après‑midi. Nous nous taillons un chemin direction nord sur la large Avenida de la Constitución, au‑delà de la cathédrale gothique de Séville, où des marchands proposent éventails peints et châles brodés. Dennis salue des amis : Adi, une danseuse israélienne qui file à son cours, et Toby, un guitariste français qui va chercher son fils à l’école. Nous avons pris ce chemin maintes fois depuis notre arrivée en ville, il y a près de 10 ans. Il venait de terminer son doctorat en astrophysique à l’Université McMaster ; stagiaire dans un magazine torontois, je commençais ma carrière en journalisme. Mais nous adorions le flamenco, et nous nous étions liés lors de fêtes et de spectacles à Toronto. Puis, en septembre 2012, nous avons chacun décidé de traverser l’océan pour nous consacrer à cet art étranger.

Flamenco guitariste Dennis Duffin jouant debout dans les rues de Séville.
Photo d'une guitarre de flamenco.
Dennis Duffin jouant de l’oud avec le groupe de fusion arabe‑flamenco d’Ebla Sadek contre un vieux mur, dans le centre historique.

Au début, Dennis étudiait la guitare à l’Escuela de Arte Flamenco de la Fundación Cristina Heeren, où l’on enseigne le flamenco à plein temps, et répétait huit heures par jour. Mais c’est dans les juergas (terme local qui signifie grosso modo « fêtes flamencas ») qu’il a reçu son éducation la plus précieuse. Parmi les fêtards qui improvisaient, il a saisi que le flamenco, plus qu’une série d’accords, de couplets ou de pas mémorisés, est la capacité de ressentir la mélodie de chaque chanson flamenca jamais chantée et d’en épouser de son corps les rythmes, de la naissance à la mort. « Les gens d’ici ont ça en eux », résume‑t‑il. Je sais ce qu’il veut dire. À Vancouver, mes professeurs me disaient : « Étudier le flamenco ne suffit pas, il faut le vivre. »

Quand je suis à Séville, je commence chaque journée par un cours à Flamencos por el Mundo, une école de danse du district de Macarena, au nord‑est du centre historique. Dans le cours de Manuela Ríos, 10 danseurs répètent la même série de pas complexes. « ¡Otra vez! » (Encore !) lance Mme Ríos quand nous terminons notre routine, essoufflés, les grands miroirs du petit studio totalement embués. Née à Séville et formée auprès des légendes du flamenco Paco de Lucía et Camarón de la Isla, Mme Ríos donne un cours d’une heure deux fois par jour, du lundi au vendredi. Après le cours, je file vers une des écoles voisines pour une autre leçon, puis je répète seule deux ou trois heures avant de rentrer faire une sieste bien méritée. C’est le quotidien d’une danseuse : il y a une douzaine d’écoles dans Macarena, et les étudiantes se précipitent de l’une à l’autre en longue jupe d’entraînement pour tâcher de suivre autant de cours que possible.

Une murale classique représentant le flamenco orne la Peña Flamenca Torres Macarena
Une murale classique représentant le flamenco orne la Peña Flamenca Torres Macarena, fondée il y a près de 50 ans.

Le soir, notre apprentissage se poursuit lors de spectacles dans les boîtes, bars et salles, d’habitude en bordure de la Alameda de Hércules, dans le centre historique. Lors d’une juerga du lundi soir, une vingtaine d’artistes flamencos sont assis en grand cercle, et une foule se masse autour. La fête est animée par La Chocolata, une chanteuse et danseuse locale qui encourage tout le monde à participer. Nous tapons dans les mains a compás (en rythme) alors qu’elle chante des couplets de bulerías, une forme festive de flamenco qui se prête à l’improvisation. De nos jours, des compagnies comme le Ballet Nacional de España dansent des chorégraphies bien réglées avec piano et violon. Mais la musique que nous écoutons ce soir est celle jouée dans les rues, avec les mains, les pieds et la voix.

On danse chacun son tour sous les encouragements de la foule : « ¡Olé! ¡Toma que toma! ¡Eso es! » Ici, la perfection des mouvements importe peu. Ce qui impressionne la foule, c’est qu’on danse au rythme de la musique, avec assurance et caractère. Une fillette martèle le sol avec intensité, et le cercle accélère ses palmas pour la suivre. Une Japonaise saute dans le cercle, poitrine gonflée et menton relevé. Le champion de la soirée est un petit homme à la tignasse blanche, qui sort du cercle en roulant des hanches sous les acclamations. J’y vais à mon tour. C’est toujours une expérience électrisante d’entrer dans ce chaos d’énergie humaine. Je pirouette, tape des mains, du pied, mes cheveux me collent au visage. Je me sens à la fois courageuse et ridicule. Puis j’entends les olé ! et je vois les sourcils levés, devant cette grande étrangère blonde qui sait quelque chose de leur art, et je ressens autre chose : une joie intense.

Le flamenco est plus qu’une série d’accords, de couplets ou de pas mémorisés; c’est la capacité d’en ressentir la mélodie et d’en épouser de son corps les rythmes dès la naissance.

Danseuse et groupe musical de Flamenco sur scene
África « de la Faraona » Montoya, fille de Pilar « La Faraona » Montoya, l’une des matriarches de la célèbre famille de danseurs Farruco, fait un mouvement final appelé remate.

Pour nombre d’entre nous, danseuses étrangères, l’Américaine Cristina Hall est une pionnière. Je la trouve à une terrasse de Calle Regina, où cafés de la troisième vague et épiceries bios remplacent les vieilles bodegas. « À mon arrivée ici, je me suis sentie chez moi », raconte Mme Hall, qui a quitté San Francisco il y a 20 ans, jeune adulte, pour se consacrer au flamenco alors que les écoles de danse étaient encore surtout fréquentées par des Espagnols. À présent, elle repousse les limites de son art dans les festivals les plus prestigieux d’Espagne et d’Europe. Ses chorégraphies ont peu à voir avec la tradition : elle n’a pas peur de se tortiller sur le plancher, de danser sur du Nina Simone ou de brandir une chaîne en métal au lieu d’un frêle éventail. Elle est de la nouvelle vague du flamenco, dont les représentants maîtrisent les vieilles règles et se sentent libres de les briser. La jeune Andalouse Rocío Molina porte des genouillères et du cellophane et roule dans de la peinture sur scène. Le danseur sévillan Israel Galván enfile une robe de feria et martèle du pied une plateforme branlante couverte de petite monnaie. Leur flamenco est moins la représentation d’un lieu et d’une culture qu’un mégaphone grâce auquel ils hurlent au monde qui ils sont.

Photo de la chanteuse de flamenco Ebla Sadek
La chanteuse syro‑allemande Ebla Sadek avec son groupe de fusion arabe‑flamenco Makam Mundo aux Jardines del Valle, petit parc du centre historique.
Photo de fin de journée, soleil illuminant les façades d'immeubles historiques de Seville
La chanteuse syro‑allemande Ebla Sadek avec son groupe de fusion arabe‑flamenco Makam Mundo aux Jardines del Valle, petit parc du centre historique.
La lumière de l’après‑midi inonde la ville baignée de soleil.

Pour ma dernière soirée à Séville, je passe voir mon amie Ebla Sadek, une chanteuse syro‑allemande de 27 ans, qui se produit avec son ensemble YaWely, composé d’un guitariste flamenco américain, d’une percussionniste française et d’un oudiste uruguayen. Le quatuor remplit la minuscule scène d’un douillet bar‑resto de quartier, qui s’avère bondé de Sévillans et de quelques étrangers devenus résidents comme moi. Je me faufile dans la foule et me trouve une petite place près de la scène, où je m’assois au sol, les jambes croisées, les yeux levés sur Ebla.

Des portraits des grands du flamenco tapissent les murs de la Peña.
Des portraits des grands du flamenco tapissent les murs de la Peña.

Les yeux fermés, levant doucement le bras, elle chante une seguiriya, lente complainte de l’est de l’Andalousie. Je reconnais la mélodie, mais les sons sont modulés différemment. Puis je réalise que ce n’est pas de l’espagnol que j’entends : c’est de l’arabe. Ça ressemble à du flamenco (et c’en est), mais ce soir, dans ce petit bar sévillan, les mélodies du flamenco ne parlent pas de la pauvreté du sud de l’Espagne, mais de la guerre au Moyen‑Orient. Et ce public majoritairement espagnol est captivé. C’est ce mélange de cultures, cette fusion d’histoires qui a toujours fait progresser le flamenco, et le mélange n’a jamais été aussi riche.

Sur Place

Séville, en Espagne

Corral del Rey.

Corral del Rey

Cette demeure reconvertie du XVIIe propose cour intérieure, terrasse, piscine à débordement et vue sur le célèbre clocher mauresque de la cathédrale. Son personnel se fera un plaisir de vous réserver des billets pour un spectacle à l’une des illustres salles de flamenco situées à quelques pas de cette petite oasis de 17 chambres du centre historique de la ville.

Photo d'une assiette dressée, Restaurant Eslava, Seville
Eslava.   Photo: Fernando Alda

Eslava

Les tapas étant petites à cet élégant resto familial, commandez les trois spécialités : œuf cuit lentement sur beignet aux champignons, « cigare » à la seiche et aux algues, côtelettes au miel. Par contre, pensez à partager votre dessert : la glace au manchego est si riche qu’une ou deux bouchées suffisent. 

Peña Flamenca Torres Macarena 

Au nord des murailles romaines du centre historique, en descendant une paisible rue, vous arriverez à la discrète entrée de la boîte de flamenco la plus animée en ville. Tâchez de trouver un siège à l’avant et préparez‑vous à un spectacle intime avec un public aussi exubérant que les artistes sur scène.