Une soirée sur la rue Marquette

« Le principe était simple : réunir deux restaurants de l’édition 2025, n’imposer pratiquement aucune règle et voir ce qui allait se passer. Un véritable terrain de jeu créatif pour les chefs. »

Par Jennifer Tremblay

Photos de Pat Ozols

Il y a de ces soirs à Montréal où personne n’a envie d’être à l’intérieur.

Le 19 août, pourtant, rien ne laissait présager une telle soirée. La journée avait commencé sous un ciel gris et pluvieux, le genre de météo où s’installer en terrasse relève davantage de l’optimisme. Puis, en après-midi, l’univers s’est montré étonnamment coopératif. Les nuages se sont dissipés, l’air s’est réchauffé et, au moment où les convives ont commencé à arriver sur la rue Marquette, Montréal nous offrait l’une de ces improbables soirées de fin d’été, rendue d’autant plus délicieuse qu’elle était inattendue.

Le Violon occupe un coin de rue résidentiel du Plateau-Mont-Royal, juste assez à l’écart des axes plus achalandés de la ville pour donner l’impression d’un secret bien gardé. Tout autour, la vie de quartier suit son cours : des appartements surplombent la rue, des vélos sont appuyés contre les rampes, des gens rentrent chez eux à pied. C’est Montréal dans ce qu’elle a de plus typique, discrète sans être assoupie, raffinée sans jamais cesser d’appartenir d’abord aux gens qui y habite.

Les convives se sont retrouvés sur la terrasse côté rue, un verre de bulles à la main, profitant de l’air du soir avant de passer à l’intérieur pour la quatrième édition de la série dînatoire Meilleurs nouveaux restos d’Air Canada, présentée par DINR.

Le principe était simple : réunir deux restaurants de l’édition 2025, n’imposer pratiquement aucune règle et voir ce qui allait se passer. Un véritable terrain de jeu créatif pour les chefs.

Le Violon, deuxième au palmarès 2025, accueillait le Restaurant Limbo, finaliste de la même édition. Le mot « accueillait » suggère peut-être une certaine formalité, mais il n’en était rien. Les équipes étaient déjà amies. Nul besoin de faire connaissance ni de se livrer à une prudente première danse. On avait simplement confié une cuisine et une salle pleine de convives à des gens extrêmement talentueux qui s’appréciaient sincèrement et avaient carte blanche pour s’amuser.

Dans les deux restaurants, la musique représente bien plus qu’une simple liste de lecture. Danny Smiles a joué du violon durant son enfance, un premier lien avec la musique qui inspirera, des années plus tard, le nom du restaurant. Il a ensuite joué de la batterie au sein du groupe indépendant montréalais Broadcast Radio, avec lequel il a tourné d’un bout à l’autre du Canada. Le Limbo, de son côté, avait d’abord été imaginé pour rappeler un bar d’écoute, et le chef Harrison Shewchuk est également musicien en dehors du restaurant en tant que membre du groupe montréalais Faze, tout juste rentré d’une tournée européenne.

Ce soir-là, en observant la cuisine, on pouvait difficilement ignorer la comparaison. On n’avait pas affaire à deux groupes qui apprenaient à jouer ensemble, mais à des amis qui connaissaient déjà le répertoire et auxquels on avait enfin donné une scène.

Danny Smiles et Mitch Laughren cuisinaient aux côtés du chef du Limbo, Harrison Shewchuk, tandis que les deux équipes évoluaient ensemble avec la complicité naturelle de ceux qui se connaissent déjà bien. On goûtait, on dressait et on passait les assiettes, on riait et on prêtait main-forte là où il le fallait. En cuisine, tout semblait s’enchaîner avec naturel.

Le menu reflétait cette même aisance. Le thon rouge avait été préparé à la niçoise, accompagné d’un Super Pink de Frédéric Cossard, en Bourgogne, avant ce qui était peut-être l’assiette la plus estivale de la soirée, et ma préférée : tomates ancestrales, pêches, crevettes crues et crème fraîche, servies avec Le Litre Blanc du Château Lafitte. Mûr, vif et lumineux, le plat semblait avoir été imaginé pour la douceur qui nous attendait dehors, comme si la cuisine avait eu vent du revirement de la météo de l’après-midi.

Ont suivi des cappellacci au fenouil et caillé frais, puis de la morue de Terre-Neuve avec pommes de terre nouvelles au raifort et œufs de corégone fumés, accompagnée d’un Rully Montmorin du Domaine Jean Chartron. Une généreuse portion de ris de veau avec artichauts, jus de cuisson et groseilles est arrivée ensuite, avant que melon, amandes et vin jaune ne conduisent doucement la séquence salée vers sa conclusion. Des mignardises et un cocktail de dessert ont clos le menu.

Un menu, cependant, ne garde que la trace de ce qui a été servi. La vie d’un repas se joue quelque part entre les plats, dans la salle elle-même. Les convives s’étaient habillés pour l’occasion. Les conversations allaient bon train dans la salle. Les verres se remplissaient presque imperceptiblement et les assiettes arrivaient avec juste assez de chorégraphie pour laisser deviner le travail considérable derrière chacune d’elles, sans jamais donner à la soirée un air de mise en scène. Le Violon possède ce rare équilibre entre raffinement et légèreté, donnant cette impression que tout y est pris au sérieux, sauf peut-être les gens eux-mêmes.

À mesure que la soirée avançait, même le mot « collaboration » commençait à sembler trop corporatif. Les deux restaurants ont chacun leur identité, leur succès et leur point de vue, mais une liberté particulière surgit lorsque l’on permet à des amis talentueux de s’affranchir, le temps d’un soir, du rythme habituel du service.

Depuis plus de deux décennies, les Meilleurs nouveaux restos d’Air Canada font découvrir aux Canadiens des restaurants à l’aube de leur parcours. Ce que j’aime dans des soirées comme celle-ci, c’est ce qui vient ensuite : les amitiés s’approfondissent, les cuisines se partagent, les idées voyagent et les liens nés autour de la table se prolongent bien au-delà.

Le dernier geste de la soirée semblait particulièrement juste. Dan Climan, partenaire du Violon et artiste montréalais de renom, avait créé spécialement pour l’occasion une affiche de 30,5 sur 40,6 cm (12 sur 16 pouces). À la fin du repas, chaque convive est reparti avec un exemplaire.

Une belle assiette ne dure que quelques minutes. La bouteille qu’on a aimée finit par se vider. La musique s’arrête et, quelque temps après le départ du dernier convive, les lumières s’éteignent. Il ne reste habituellement que la mémoire pour préserver ce qui comptait alors, mais ce soir-là, il y avait autre chose : une œuvre originale créée pour l’occasion, qui trouverait sa place sur des murs bien au-delà de la rue Marquette.

Quand l’équipe a débarrassé les dernières assiettes, la pluie était revenue et les Uber commençaient à se faire rares, leur heure d’arrivée reculant chaque fois que quelqu’un rafraîchissait son téléphone.

Personne ne semblait particulièrement contrarié.

On faisait durer les dernières gorgées. Les vieux amis continuaient de discuter, de nouvelles amitiés prenaient forme et la porte ressemblait de moins en moins à une sortie.

Il arrive, vers la fin de certains repas, un moment où la soirée échappe à ceux qui l’avaient imaginée. La cuisine commence à relâcher la pression. Il n’y a plus rien à servir, ni rien de prévu pour la suite, mais personne ne part vraiment. Tout le travail consacré à créer cette occasion avait laissé place à quelque chose de beaucoup plus difficile à fabriquer : des gens qui ont simplement envie de rester.

Les voitures ont fini par arriver. Les conversations se sont poursuivies jusque sur la rue Marquette, les au revoir ont duré plus longtemps que prévu et les convives ont soigneusement glissé sous leurs manteaux et leurs parapluies les affiches de Dan Climan, souvenirs durables d’une soirée faite en grande partie de choses éphémères.

Au matin, Le Violon et Limbo retrouveraient leurs cuisines, leur équipe, leur univers. La salle serait remise en place. Les portes s’ouvriraient de nouveau et chacun retrouverait ce qui lui était propre et qui nous avait donné envie de les réunir au départ.

Mais pendant quelques heures, les frontières s’étaient presque entièrement effacées.

Après une journée commencée sous un ciel gris et qui se terminerait sous une pluie battante, Montréal nous avait, d’une manière ou d’une autre, offert la soirée que nous espérions, exactement au moment où nous en avions besoin.

Et, peut-être comme il se doit dans cette ville, personne ne semblait particulièrement pressé de la lui rendre.