Jessie Reyez discute de famille, de multiculturalisme et de l’essor de la scène musicale de Toronto

À voir Jessie Reyez en action, une partie de ses longs cheveux négligemment noués, langue tirée vers la caméra, on est loin de l’image typée et proprette de la pop star. L’auteure-compositrice-interprète de 28 ans, qui a collaboré avec des artistes tels Sam Smith, Eminem et Dua Lipa, signe des créations puissantes puisées à même sa vulnérabilité, dans un hybride de R&B des origines qui rappelle à la fois Amy Winehouse et Tracy Chapman. Sur ses deux maxis internationalement salués, Kiddo (2017) et Being Human in Public (2018), elle propose des ballades cathartiques et empreintes d’anxiété. En avril 2017, en amont du mouvement #MoiAussi, elle a lancé la pièce et la vidéo Gatekeeper, qui dénoncent avec grand courage le comportement prédateur associé à l’industrie de la musique. En attendant la parution de son premier album complet en début d’année prochaine, Jessie Reyes poursuit son cheminement tant personnel que créatif en revisitant les lieux qui ont inspiré sa musique au fil du temps.

01 août 2019

enRoute Plusieurs membres de votre famille sont au tournage aujourd’hui, dont votre belle-sœur et votre nièce, Val. Dans quelle mesure vos origines colombiennes ont-elles modelé vos créations ?

Jessie Reyez Ce qui est intéressant quand on vient d’une famille d’immigrants, c’est qu’on a un peu l’impression de grandir dans deux mondes à la fois. Cela m’a aidée à me définir en tant que personne. Mes origines m’ont donné une autre langue, influencé mes goûts culinaires, la musique que j’écoute, mon tempérament, tout. Elles m’ont permis de développer mon empathie et ma polyvalence.

ER Comment votre langue maternelle a-t-elle influencé l’écriture de vos chansons ?

JR L’espagnol permet plus facilement de jouer avec l’imagerie et les analogies que l’anglais, qui les amplifie. Il parvient aussi à exprimer toute l’ampleur de la poésie, sans excès. Même si jusqu’ici j’ai toujours chanté en anglais, j’ai le sentiment que mes idées de départ ont pris source en espagnol.

ER Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans le fait d’avoir grandi à Toronto ?

JR Son multiculturalisme, si stimulant. Je me souviens de ma nervosité à mon arrivée à l’école primaire parce que je ne parlais pas l’anglais. Je savais quelques mots, mais mon accent était terrible. Or, tous les autres enfants avaient un accent. Ce n’est qu’en déménageant que j’ai compris ma chance d’avoir vécu là où la différence est la norme.

ER Les artistes doivent-ils absolument quitter Toronto pour progresser ?

JR Je crois que n’importe qui [à Toronto] est aujourd’hui très chanceux, puisque la ville semble vivre une renaissance. Elle est en effervescence. On y trouve des gens extrêmement talentueux, et ce, depuis toujours, mais ils ont maintenant accès au devant de la scène.

Collage de portraits de Jessie Reyez assis sur un tronc

ER Vous avez beaucoup voyagé en 2017 et 2018. Quel endroit avez-vous préféré ?

JR J’aime le mont Shasta, dans le nord de la Californie, que j’ai découvert lors de la tournée Kiddo. C’est calme, il y a d’immenses lacs verts, un ciel bleu à l’infini, des falaises et peu de gens. Je m’y suis baignée, détendue, j’ai médité, parlé à Dieu et aux lacs. Cet endroit m’apaise tellement. Le parc Algonquin, à trois heures au nord de Toronto, compte aussi parmi mes favoris. J’aime la nature.

ER Avez-vous toujours apprécié la nature ?

JR Mon père m’a récemment rappelé cette histoire : quand j’étais bébé, je pleurais sans cesse. Lorsque j’avais environ un mois, ma mère et lui m’ont emmenée camper. Ils m’ont trempée dans un lac et j’ai paniqué un peu, mais la nuit qui a suivi a été la première où j’ai dormi sans me réveiller. C’est une vieille anecdote, mais là, j’y vois un lien.

ER Y a-t-il d’autres lieux qui vous ont révélé des choses sur vous et votre travail ?

JR Mon état d’esprit a changé lors de ma première visite à L.A. On le sent dès l’atterrissage. J’ai toujours été passionnée par la musique, mais à L.A., cette passion est généralisée. Tous ceux qui s’y trouvent sont en quête, prêts à défendre leur rêve, donc tout s’accélère. Là-bas, il faut bouger parce que c’est ce que tout le monde fait.

Portrait noir et blanc de Jessie Reyez jouant avec ses cheveux

ER En avion, quelle routine adoptez-vous ?

JR Il faut que je m’hydrate la peau. Je pulvérise de l’eau de rose sur mon visage. Je m’empare d’un gros livre, d’écouteurs et de fil dentaire (j’en utilise beaucoup). J’ai une collation, un mini-oreiller et un kangourou supplémentaire, au cas où. Je me fais un nid et puis… c’est parti !

ER Que pouvez-vous dire à propos de votre album ?

JR Je crois que les gens découvriront une nouvelle facette de moi qui reflète ma vie actuelle. Jamais deux journées pareilles. Hier, ça allait bien. Demain, ça pourrait ne pas tourner rond. C’est l’empreinte de mon humeur, tel un signet, un sceau. Je compare ça à la malbouffe : le corps y réagit. Il en va de même quand j’écris.

ER Où votre album a-t-il pris forme ? Croyez-vous que ce lieu ait influencé le résultat ?

JR J’ai roulé pendant toute l’année 2018, et je me suis posée pour la première fois en deux ans en janvier 2019. Dès que mon corps l’a senti, il a compris : oh, des vacances ? C’est le temps d’être malade. Je devais aller à L.A., mais le médecin m’a déconseillé de voyager. Je suis restée coincée seule dans ma chambre [à Toronto] avec ma guitare. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vécu ça. J’étais contrariée, mais c’est à ce moment-là que j’ai écrit l’une des chansons que je préfère sur l’album, qui n’aurait peut-être pas vu le jour autrement.
 

Le questionnaire

Quel est votre plus vieux souvenir de voyage ? Je suis allée en Colombie à 10 ans. Ç’a été un voyage formidable, sauf pour mes parents, qui ont demandé à mon enseignante de me donner des devoirs à faire pour que je ne prenne pas de retard.

Qui voudriez-vous avoir comme voisin en avion ? Beyoncé, pour que je puisse avoir son avis sur la musique, la discipline, la famille et les affaires.

Le voyage a le pouvoir de… Changer notre façon de voir les choses à un point tel que ça nous force à grandir.

ARTICLES RÉCENTS

No Articles Found