Les baleines préhistoriques du Pérou

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Un voyage en famille à la découverte d’une énorme collection de fossiles de baleines dans un désert au sud du Pérou crée des liens entre les générations et les continents.

Quand nous quittons la route panaméricaine qui suit la côte du Pérou, la verte plaine irriguée fait place à d’arides collines ocre. Nous nous arrêtons devant un bâtiment de blocs de béton dans un poussiéreux village aux édifices de plain‑pied, et un homme fortement hâlé en chemise de camouflage décolorée s’approche de notre camionnette en boitant. Notre chauffeur baisse la vitre du passager et la cabine s’emplit d’une odeur de cigarette et de sueur rance (il fait 37 °C). Le nouveau venu me serre la main et se présente : Mario Urbina Schmitt, paléontologue.

Nous ignorions qui nous guiderait au gisement de fossiles marins qu’Alex, notre fils de 16 ans, a décrit comme le plus riche au monde. Passionné de nature et paléontologue amateur depuis ses deux ans (il pouvait prononcer Xenotarsosaurus avant bien des mots d’usage courant), en plus de gérer le compte Instagram de Paleontology Aficionado (qui a 30 000 abonnés), Alex a fait pression pour que nous passions la relâche dans le sud du Pérou, soulignant que le site fossilifère du désert d’Ocucaje et la faune de la réserve nationale de Paracas voisine devraient être la priorité de notre famille de deux adultes et deux adolescents.

Si la réserve de Paracas, « les Galápagos du pauvre », est bien connue au Pérou et à l’étranger, le site fossilifère d’Ocucaje ne l’est pas. Au Canada, j’ai googlé trois voyagistes qui y offraient des excursions. L’un ne le faisait que dans le cadre d’un très coûteux forfait de trois semaines. Les deux autres n’ont jamais répondu, sauf qu’un avait un bureau dans une auberge de Huacachina, étrange village oasis sur notre chemin, qui nous a mis en contact avec M. Urbina Schmitt.

26 janvier 2021
Des fossiles de poissons parsèment le sol du désert d’Ocucaje, dans le sud du Pérou
Des fossiles de poissons parsèment le sol du désert d’Ocucaje, dans le sud du Pérou. C’est l’une des régions les plus riches en fossiles marins au monde.

Celui‑ci, apprendrons‑nous dans les heures suivantes, est, bien qu’essentiellement autodidacte (un peu comme Alex), chercheur au musée d’histoire naturelle de l’université nationale principale de San Marcos, à Lima. En début de carrière, il a appris l’anglais à l’emploi du Musée royal de l’Ontario, et il vit depuis 30 ans dans le hameau d’Ocucaje (à 300 km au sud de Lima, et à 50 km de Huacachina), où il trouve et, quand le financement suit, exhume des fossiles avant que le vent et le sable les réduisent à néant. Tour à tour pittoresque et blasé, il rappelle à la fois Indiana Jones et le Relic des Beachcombers. Apprenant l’intérêt d’Alex pour la paléontologie, il lui déconseille d’en faire une carrière. « Étudie pour être avocat », lui dit‑il.

Ces restes datent du Miocène, quand le climat était plus chaud, le niveau de la mer plus élevé et que les Andes commençaient à peine à se dresser.

Notre première halte est un bloc de grès blanc recouvert d’une bâche plastique qui, retirée, révèle un crâne de baleine d’environ 3 m, nettement dessiné. On croirait que la bête est morte l’an dernier, mais nous sommes à une dizaine de kilomètres du Pacifique. Ces restes datent du Miocène, il y a huit ou neuf millions d’années, quand le climat était plus chaud et le niveau des mers plus élevé, et que les Andes commençaient à peine à se dresser, résultat de la collision des plaques sud‑américaine et du Pacifique. Ce désert était alors un plateau continental, peu profond et au fond sableux. Sans la concurrence et la prédation des reptiles géants depuis l’extinction Crétacé‑Paléogène d’il y a 65 millions d’années, les mammifères marins avaient proliféré et gagné en taille.

Pour le paléontologue, tout fossile est un mystère : ici, le crâne est parfaitement conservé, comme s’il avait été immobilisé dans un environnement anoxique (du méthane, peut‑être), mais le reste de l’animal a été effacé, sans doute par des bactéries. Alex prend part à la conversation, y va d’hypothèses. « Il devait donc y avoir assez d’oxygène dans les poumons et les entrailles pour que les bactéries survivent ? »

Le squelette d’une baleine fossilisé dans le désert d’Ocucaje
Le squelette d’une baleine fossilisé dans le désert d’Ocucaje. Jusqu’à il y a 2 millions d’années, la région était un plateau continental peu profond.

À la halte suivante, ce qui au premier abord a l’air d’un cercle de pierres poreuses érodées sur le grès blanchi s’avère être un banc entier de baleines pygmées, jeunes et adultes, l’épine dorsale de l’une d’elles affleurant de la roche. Qu’est‑ce qui les a prises au piège ? Elles ont sans doute été ensevelies d’un coup par des cendres volcaniques. Nous marchons jusqu’à une butte sur le sol du désert, à 300 m en aval. C’est l’échine courbée d’une baleine bien plus grosse, d’au moins 15 m, figée par un autre événement. Aucune exhumation ici : pas d’argent. « Elle pourrait disparaître d’ici quelques années, déplore M. Urbina Schmitt. Le vent va la détruire. »

Des phoques préhistoriques et un protocétidé quadrupède de 40 millions d’années comptent parmi les découvertes faites ici.

Je commence à comprendre. Où que ma vue porte dans ce désert de grès, presque chaque aspérité est un fossile graduellement dévoilé par le vent. Quand ces restes ne peuvent plus se maintenir, ils s’effritent et s’effacent. La mission que s’est donnée M. Urbina Schmitt est d’identifier les plus complets ou fascinants, ceux dont la conservation et l’étude pourraient faire avancer la science. Des phoques préhistoriques et des fossiles d’un protocétidé quadrupède de 40 millions d’années comptent parmi les découvertes importantes faites ici.

Les seuls fossiles que nous voyons aujourd’hui sont de baleines (le désert d’Ocucaje est un des plus vastes gisements de fossiles de mysticètes), mais M. Urbina Schmitt a déjà trouvé des dauphins et des manchots géants. Il fait allusion à des découvertes inédites : le crâne cartilagineux, préservé par miracle, d’un mégalodon (espèce éteinte de requin géant, connue jusqu’ici grâce à ses seules dents) et un autre monstre marin, sans doute le plus gros animal à avoir jamais existé, dépassant la baleine bleue moderne.

Notre petit groupe revient à la route, où nous avalons un lunch à l’ombre falote des chétifs arbres du désert en discutant de ce que nous avons vu. La chaleur est torride ; malgré le plaisir de la découverte, d’avoir vu ce que peu de touristes prennent le temps de voir, je suis soulagé de remonter dans la camionnette climatisée et de reprendre la route cahoteuse du hameau.

Maintenant à l’aise avec nous, M. Urbina Schmitt nous invite dans son « bunker », refuge attenant à sa modeste demeure fait de troncs, de roseaux et de plâtre. Une fois nos yeux adaptés à la lumière, livres, journaux et signes poussiéreux d’expéditions dans le désert nous apparaissent. Il démarre son portable pour montrer à Alex des clichés de fossiles rares qu’il a dénichés et des liens vers certaines de ses publications. Il nous parle de célèbres paléontologues qu’il a reçus. (Bien sûr, Alex les connaît tous de nom.) Puis je remarque les murs et le plafond, où il a peint (avec talent) des animaux préhistoriques dont il a trouvé des traces au fil des ans : cétacés, requins, poissons, coquillages, calmars, tortues, oiseaux marins en plongée, toute une ménagerie du cénozoïque juste assez étrange pour attirer l’œil et étourdir. « Je fais ça pour tromper l’ennui », explique‑t‑il.

Alex et lui sont encore à discuter et à échanger des coordonnées numériques quand notre chauffeur revient pour nous ravir à la touffeur. Bientôt de retour à notre hôtel de Huacachina, nous nous rafraîchissons à la piscine en rêvant de baleines des temps révolus.

À fouiller

Ces mammifères marins arpentaient le bassin de Pisco il y a des millions d’années.

Illustration d'un Peregocetus pacificus
  • Peregocetus pacificus, ‑43 Ma —

    Protocétidé (« baleine à pattes ») capable de se déplacer sur terre, mais plus agile dans l’eau.

Illustration d'un Livyatan melvillei
  • Livyatan melvillei, de ‑11,6 Ma à ‑5 Ma —

    Superprédateur et ancêtre du cachalot, le Livyatan avait des dents de 36 cm.

Illustration d'un Odobenocetops peruvianus
  • Odobenocetops peruvianus, de ‑5,3 Ma à ‑3,6 Ma —

    Cet hybride narval‑morse grattait le fond marin à la recherche de nourriture avec ses défenses de 1 m.

Illustration d'un Thalassocnus natans
  • Thalassocnus natans, ‑6 Ma —

    Paresseux semi‑aquatique qui broutait en eau peu profonde.

 

Fossiles partiels exposés au musée d’histoire naturelle de l’université nationale principale de San Marcos, à Lima.

 

Sur place

Département d’Ica, Pérou

Un géoglyphe d'un singe trouvé sur les lignes de Nazca au Pérou
   Photo : Prom Peru

Géoglyphes de Nazca

De près, ces mystérieuses figures (visibles du ciel) de singes, de colibris, d’araignées et autres, œuvres d’une civilisation pré‑inca, semblent petites et faciles à effacer : de simples sillons de 30 cm de sable pâle dénudés de roches et de broussailles. Toutefois, du haut de la tour de 13 m récemment modernisée sur la route panaméricaine, on prend la mesure de leur art monumental et de leur immense mystère. (C’est le tracé de la Panaméricaine dans le paysage ancien qui a initié la préservation de ces géoglyphes.) On peut louer un petit avion pour observer toutes les silhouettes, dont celle d’un chat géant tout juste découverte en octobre.

Un groupe d'oiseaux de mer noirs aux yeux cerclés de rouge à la réserve nationale de Paracas au Pérou
   Photo : Prom Peru

Réserve nationale de Paracas

La côte du sud du Pérou est désertique, mais les eaux du Pacifique qui la baignent surabondent en vie marine en vertu du brassage en haute mer du courant de Humboldt. Une sortie de deux heures en bateau au départ du village côtier de Paracas mène aux îles Ballestas, dont les flancs fourmillent de cormorans, de fous et de sternes incas. Plus de 200 espèces d’oiseaux marins y nichent, dont des manchots de Humboldt, perchés étonnamment haut et loin de l’eau. Encore plus fascinantes sont les otaries à crinière qui envahissent les plages et les rochers. De retour sur le continent, explorez en voiture, à vélo ou à pied le paysage désolé et magnifique, en recherchant des plages immaculées, telle la discrète Playa La Mina.

Les ruines de Tambo Colorado en face d'un mur de montagnes au Pérou
   Photo : Prom Peru

Tambo Colorado

Ces ruines d’un village précolombien près de la ville actuelle de Pisco n’ont rien à envier, question maçonnerie et urbanisme grandioses, au Machu Picchu. À l’origine, bien avant que l’Empire inca ne s’étende hors des montagnes, sur ce site se trouvait une des quelques cités‑États prospères établies dans les vallées irriguées de la côte aride du Pérou. L’essentiel de ce qu’on y voit de nos jours est un centre administratif inca construit par‑dessus l’ancienne cité indigène ; places publiques et logements illustrent de façon détaillée la vie dans le Pérou du XVe siècle.

Une vue aérienne de l'oasis de Huacachina au Pérou
   Photo : Prom Peru

Huacachina

Plantée aux abords d’un point d’eau inespéré au milieu d’immenses dunes, cette oasis de vacances près de la ville d’Ica servait jadis de retraite à la haute bourgeoisie péruvienne. C’est à présent le point de départ d’excursions pour des attractions du coin comme la réserve nationale de Paracas, et un centre d’activités divertissantes : en fin d’après‑midi, des dizaines de buggys amènent les visiteurs dans les dunes, où ils peuvent s’essayer au surf des sables ou se contenter d’admirer le coucher du soleil. Passez à l’auberge Desert Nights réserver une visite paléontologique du désert, avec peut‑être Mario Urbina Schmitt comme guide. Le soir, ceviche et pisco sours sont servis aux nombreux balcons du resto.

Vérifiez les exigences d’entrée imposées par le gouvernement avant de voyager.