Se trémousser au son du northern soul dans un bar à cocktails caché de Londres

Dans l’étroit escalier qui descend au Discount Suit Company, à Londres, je dois pencher la tête pour ne pas me cogner. L’immeuble d’angle du XVIIIe siècle de Spitalfields est l’endroit rêvé pour un bar à cocktail caché aux plafonds bas, et archibas à l’entrée. Située dans la resserre du tailleur qui était autrefois établi au rez-de-chaussée, cette cave n’était pas prédestinée à accueillir les branchés de l’est de Londres désirant lâcher leur fou. Mais les voilà, en foule compacte dans ce décor à l’éclairage tamisé, aux murs de brique et poutres apparentes et aux causeuses en cuir favorables aux échanges discrets, malgré le bruit ambiant.

Je me glisse jusqu’au comptoir où les barmans jouent du shaker au son de vieux airs de soul. Le groove est dû au 45-tours qui joue sur la platine dans le coin du bar. On change de disque et je reconnais les premières notes de Tainted Love, mais il y a un hic. Ce n’est pas la fameuse version de 1981 de Soft Cell, qui s’ouvre sur des bips aux synthés, mais plutôt celle de 1965, plus coulante et dansante, lancée au moment où cet édifice était encore voué à la confection d’étoffes bon marché. La voix rauque qu’on entend est celle de Gloria Jones, une musicienne américaine devenue célèbre sur le tard au Royaume-Uni, où on l’a baptisée la Northern Queen of Soul.

02 décembre 2019
Illustration d'une personne qui danse avec des disques

C’est à ce moment précis que j’adhère au northern soul, un style musical apparu à Manchester et dans d’autres villes du nord du Royaume-Uni à la fin des années 1960. À l’époque où les studios américains passaient au funk et au disco, les DJ du nord descendaient chez les disquaires de Londres en quête de titres de soul américain oubliés et au rythme enlevé pour faire danser les Mods de chez eux. La tendance s’est répandue partout en Angleterre, longtemps après le départ de Motown Records de Detroit en 1972.

On entend encore aujourd’hui ces tubes dans les bars et boîtes de nuit de tout le pays. Je ne peux m’empêcher de m’agiter sur la piste de danse improvisée dans ce quartier ayant jadis abrité des tisserands français puis des tailleurs juifs et où vivent à présent des ouvriers du textile du Bangladesh. Au moment de commander un autre verre, je réalise qu’à Londres, les leçons d’histoire débordent des musées pour habiter les murs et les rythmes.

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