Mon meilleur ami est une pop star au Japon

Qu’arrive‑t‑il quand un déménagement provisoire débouche sur une nouvelle vie... de star du rock nippon ? L’auteur Michael Petrou se rend à Sendai pour renouer avec un vieil ami devenu vedette au Japon.

Tokyo a conçu le Budokan pour le judo, et non pour le rock. Mais après les Jeux olympiques de 1964, ce stade s’est réincarné en Mecque des musiciens. Les Beatles y ont donné cinq concerts en 1966, suivis au fil des ans par Bob Dylan, Cheap Trick et Janet Jackson. Le Budokan s’est bâti une réputation de salle faisant ressortir le meilleur des musiciens, et les meilleurs voulaient y jouer.

Un soir de février 2015, l’endroit a accueilli une foule de plus de 8000 personnes pour célébrer le 15e anniversaire d’un groupe local. Les musiciens sont montés sur scène sous les spots bleus, lasers et applaudissements et devant une mer de mains agitées, dont plusieurs tenaient des bâtons lumineux. Les deux leaders, l’un arborant des lunettes de soleil, l’autre jouant une Gibson Flying V en position basse, chantaient dans un mélange harmonieux d’anglais et de japonais. Pas étonnant : ils vivaient au Japon et y avaient une famille. Mais il serait exagéré de dire qu’ils étaient japonais.

1 JUILLET 2019
Un concert avec beaucoup de lumière sur scène, des confettis dans les airs et les mains levées.
Monkey Majik en prestation devant une foule de plus de 8000 personnes, au légendaire Budokan de Tokyo

Ce groupe, c’est Monkey Majik. Les deux chanteurs, Maynard et Blaise Plant, sont nés à Saskatoon et à Ottawa, respectivement, et ont passé une bonne partie de leur enfance dans Vanier, un quartier rude à majorité francophone d’Ottawa. Aujourd’hui, ils jouent dans un groupe pop-rock japonais aux millions d’albums vendus, dont les membres sont devenus des ambassadeurs de bonne volonté du Canada au Japon, et du Japon au Canada. Ils ont joué pour l’ancien l’empereur et l’ancienne l’impératrice du Japon. Le clip d’une récente chanson, Umarvelous, où les membres du groupe sont vêtus dans le style glam rock des années 1970, a été vu plus de 12 millions de fois sur YouTube, et a également joué plus de 100 millions de fois sur la plateforme de médias sociaux TikTok.

 Un homme tenant des baguettes et vêtu d'un vêtement japonais; seul son menton est visible.
Maynard déguste un déjeuner à un onsen de Matsushima
 Un champ à Sendai, au Japon, entouré d'arbres.
Maynard déguste un déjeuner à un onsen de Matsushima
l’île Fukuura, où poussent plus de 300 espèces de fleurs, de plantes et d’arbres

Ce printemps, tôt un matin, je me suis retrouvé, pataugeant dans la boue et espérant ne pas me faire piquer, à regarder Maynard et un autre membre du groupe, Takuya (Tax) Kikuchi, travailler sur leurs ruches, près de Sendai.

Des années avant de devenir une star du rock au Japon, Maynard a été mon condisciple à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario. J’étais alors rédacteur au journal étudiant ; lui, maigre et charmant, étudiait la politique et avait le sens du spectacle. Un été durant nos études, on a fait ensemble la route de Kingston à l’île du Cap-Breton. On a dormi sous la tente au bord de la route. On a passé un après-midi à gravir une montagne près de Saint-Pascal, au Québec. On a pêché partout où l’eau était belle, et attrapé du maquereau sur la jetée de Glace Bay. On a appris à se connaître comme le font les compagnons de voyage.

Bref, je n’ai au fond pas été si surpris de la célébrité japonaise de Maynard, tout inusitée qu’elle soit. Pour les abeilles, c’est autre chose. En prendre soin, avec toute la diligence et la patience que ça demande, ne semble pas être une vocation de célèbre musicien. Maynard et Tax louent une terre à un fermier local. Leur rucher se trouve sur une hauteur au-dessus des rizières inondées du fermier, près de forêts et de bambouseraies. On peut voir des traces de sangliers entre les ruches.

Maynard dit qu’il travaille au rucher avec plaisir, que ça lui rappelle ses étés à bosser, enfant, sur les fermes de sa parenté en Saskatchewan. « J’aime être dans la nature », dit-il en enfumant une ruche grâce à un petit bidon plein d’herbe et de pousses de bambou embrasées, afin de calmer ses occupants avant d’enlever le couvercle. « On est des musiciens pop. Mais écrire de la pop n’est pas facile. Ça prend du temps, et il faut se ressourcer. Pour moi, c’est un rééquilibrage. »

Mains gantées manipulant une colonie d'abeilles.
De haut en bas : Maynard s’occupe de ses ruches près de Sendai
Un petit temple japonais dans la forêt.
De haut en bas : Maynard s’occupe de ses ruches près de Sendai
Le Chūson-ji est un temple de paix au coeur de la forêt

L’envie d’aller au Japon est venue à Maynard des anime qu’il regardait, enfant, à la télé, et d’une visite au pavillon du Japon d’Expo 86, à Vancouver. Un jour, il a vu une annonce sur un babillard de l’université ; on cherchait des gens pour enseigner l’anglais au Japon. « Ça m’a sauté aux yeux », raconte-t-il. Il a décidé d’y aller.

Avant de partir au Japon, il est venu me voir à Halifax. On s’est assis à la terrasse dans ma cour par une chaude soirée de la fin juin, dans l’air lourd et immobile, sous une voûte de feuillus cachant le ciel. Il a gratté et pincé sa guitare et chanté des chansons qu’il avait écrites, sa voix portant dans les jardins voisins. Dans l’une d’elles, il demandait à Aphrodite, déesse de l’amour, de lui envoyer un rayon de soleil : « J’en ai besoin, j’en ai vraiment besoin. »

Je ne me rappelle pas l’avoir vu jouer de la musique pendant nos quatre années à Queen’s. Cette soirée, c’était nouveau. Je comprenais la fébrilité qui le démangeait et je me suis dit que le Japon y mettrait un baume. Il resterait quelques années, ferait un peu d’argent et rentrerait au pays. Après tout, c’est ce que les autres faisaient. Mais lui n’est pas revenu.

Deux hommes sur un pont à Sendai, au Japon, en train de converser. La caméra est loin.

Le temps d’une jasette sur l’une des nombreuses passerelles traversant la rivière Ginzan, dans le village de montagne de Ginzan Onsen.

Quand il est parti au Japon en 1998, Maynard s’est installé à Shichinohe, un bourg de la région de Tōhoku, à environ 700 km au nord-est de Tokyo. Il apportait souvent sa guitare en classe d’anglais pour chanter avec ses élèves. Quand l’organisateur d’un festival international du coin lui a demandé de jouer quelques chansons, Maynard a boqué jusqu’à ce qu’un autre prof d’anglais propose qu’ils s’y produisent en groupe. Ils ont recruté deux autres membres et répété une semaine avant le festival, choisissant le nom Monkey Majik en référence à l’indicatif d’une vieille série télé japonaise. Une cinquantaine de personnes sont venues les voir. « On était mauvais, raconte Maynard. Mais on a eu du plaisir, et c’était le but. »

Pour le plaisir, ils ont continué à jouer dans des bars du coin et d’autres petits festivals. Un recruteur de talent d’une grosse maison de disques les a vus en spectacle et a insisté pour qu’ils aillent auditionner à Tokyo. À l’époque, Maynard était au Japon depuis presque trois ans et cherchait une raison de rester. Il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme et passait trois ou quatre heures par soir à parfaire son japonais, développant un cal permanent au doigt à force de tracer des caractères. Soudain, la possibilité d’une carrière musicale apparaissait comme une solution.

Mais quelque chose manquait. Maynard est revenu le chercher à Ottawa. Il a rejoint son frère cadet Blaise, avec qui il a passé quelques semaines à composer et à jouer des chansons. Il l’a convaincu de repartir au Japon avec lui et de se joindre au groupe. Le personnel a changé depuis le tout premier show, mais Maynard et Blaise font partie du band depuis presque 20 ans.

Un cerisier sur une colline couverte de fleurs blanches.
Éclos, éclos : un cerisier en fleurs à Ōgawara.

À l’époque où Maynard entamait sa carrière de musicien, j’embrassais celle de journaliste international. J’ai fait des reportages en Afghanistan, en Iraq et dans des dizaines d’autres pays. J’ai eu trois enfants. Maynard en a eu deux. On se voyait à l’occasion, à Ottawa ou à Montréal, mais jamais aussi longtemps que j’aurais aimé. En un clin d’oeil, 20 ans ont passé.

Et nous voilà qui décidons de recréer dans la région de Tōhoku où Maynard habite notre virée de jeunesse à l’île du Cap-Breton, après cet intervalle où l’on a mûri et vieilli. Ce sera une version plus classe de notre premier voyage. Nous dormirons à l’hôtel plutôt qu’au bord de la route. Quelqu’un cuisinera notre poisson pour nous. Ou notre steak, pour notre première soirée ensemble au Japon. Le boeuf de Sendai est si densément persillé, ainsi que je le découvre à la grilladerie Gyujin, qu’on a l’impression de mordre dans du beurre grillé.

Deux hommes debout sur un pont rouge au-dessus de l'eau en train de parler.
Michael (à gauche) et Maynard franchissent la passerelle de 252 m de l'île Fukuura.

Nous quittons Sendai tôt le lendemain matin, le soleil encore bas et l’air frais. Première destination : la fête printanière des cerisiers en fleurs à Ōgawara. Roses et chatoyants, ils bordent les deux berges de la rivière. Des rafales envoient les pétales valser dans l’eau. Le sentier riverain est ponctué de stands de takoyakis (boulettes de poulpe pané) et de bière. C’est très japonais d’admirer l’éphémère fulgurance de la floraison, suggère Maynard en soulignant le concept esthétique du wabi-sabi, qui exprime l’idée que la beauté est fugace et imparfaite. « C’est un puissant symbole des nouveaux départs, dit-il à propos de l’éclosion des fleurs de cerisier. Et il y a la tragédie de leur courte vie. C’est intense, puis c’est terminé. » Monkey Majik en a fait une chanson.

Nous grimpons dans les montagnes pour dîner de sobas (nouilles de sarrasin) froids dans un resto peu meublé où l’on nous sert à une table haute de quelques centimètres et où la fenêtre pleine hauteur donne sur un ruisseau et un modeste jardin. Wabi-sabi, bis. Ce soir-là, nous logeons à Ginzan Onsen, un village de montagne aux dizaines de stations thermales. Nous savourons un festin de plusieurs services de poisson, de viande, de fruits marinés et d’oeufs de poisson avant de nous étendre dans l’eau d’une source chaude, au-dessus d’une vallée qui n’a pas fini de se dépouiller de son épais manteau de neige.

Le lendemain, après une visite du paisible temple du Chūson-ji, vestige d’une utopie de samouraïs d’il y a 900 ans, Maynard veut me montrer un coin de pays qui a eu un impact majeur sur ses sentiments pour le Japon et le rôle qu’il y joue. Nous roulons sur la côte est de la région de Tōhoku, où le séisme et le tsunami de 2011 ont détruit des villes et tué des milliers de personnes. Maynard et les autres membres du groupe ont passé des semaines à pelleter les décombres et à aider les gens à se réinstaller chez eux, puis ont donné des concerts pour lever des fonds au profit de ces efforts.

Aider a été un réflexe, dit-il. Il n’aurait pu faire autrement. « Ç’a alimenté mon amour pour le pays. Partager des moments pénibles avec des gens, tu en sais quelque chose comme journaliste, ça rapproche. Tout a changé après ça, de la façon dont je compose à mon regard sur la vie. »

Deux hommes mangeant de la nourriture japonaise. La photo a été prise à travers un verre de l'extérieur du restaurant.
Maynard (à gauche) et Michael se régalent de sobas à Yamagata
Une petite île couverte d'arbres avec un affleurement rocheux au premier plan.
Maynard (à gauche) et Michael se régalent de sobas à Yamagata
Des îles recouvertes de pins parsèment la baie de Matsushima

Les plus grandes amitiés sont celles que le temps et la distance n’altèrent pas. Les années passent, mais se retrouver procure le même sentiment que de ressortir un de ses disques préférés. On peut l’apprécier différemment et trouver que la musique a changé, mais on chérit le plaisir retrouvé.

Plus jeunes, Maynard et moi parlions souvent jusqu’à tard le soir de ce qu’on ferait après les études, quand on irait voir ailleurs. On fait pareil pendant ce voyage, sauf que cette fois on a moins de temps devant nous et plus d’expériences sur lesquelles faire un retour. Au fil de ces conversations, je reviens souvent à la question de l’identité de Maynard. Celui-ci répond qu’il préfère parler d’identité personnelle, et non collective ou nationale. Ce qu’il aime du Japon et des Japonais, ajoute-t-il, c’est qu’ils apprécient la nuance, le gris entre le noir et le blanc, là où il se sent le mieux. « Il y a tellement d'aspects de la culture japonaise que je veux connaître », dit-il.

Nous passons notre dernière matinée ensemble sur Fukuurajima, une des nombreuses îles couvertes de pins dans la baie de Matushima, près de Sendai. Maynard affirme que ça lui rappelle l’archipel des Mille-Îles du Saint-Laurent, près de Kingston. Fukuurajima est reliée à l’île principale de Honshū par une longue passerelle. Au moment de la franchir, nous sommes interrompus par un groupe de femmes qui ont reconnu Maynard et qui aimeraient prendre une photo. Elles s’excusent de le déranger. Il dit être heureux qu’elles l’aient fait.

Alors qu’elles s’éloignent, Maynard m’explique que lorsqu’il se rend au Canada, il dit aux gens d’ici qu’il « s’en va chez lui ». Et quand il se prépare à rentrer au Japon, il dit la même chose. « Ne serait-il pas possible d’avoir deux chez-soi ? » demande-t-il, espérant manifestement une réponse positive. Pour lui, il semble que ce le soit.


Écoutez l’entrevue du journaliste Michael Petrou et Maynard Plant de Monkey Majik à Ottawa Morning de CBC.

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