Le Costa Rica, paradis des ornithologues (et amateurs)

Jumelles et guide de poche en main, l’observation d’oiseaux dans le parc national du volcan Arenal, au Costa Rica, est un jeu d’enfant.

L’article « Le Carnaval des animaux » a été publié à l’origine dans le numéro de décembre 2014 d’Air Canada enRoute.
 

Sur la pente douce que gravit la voiturette de golf qui me mène à ma villa du Nayara Springs, je perds mes repères. Des héliconies pendent à ma gauche, des fougères aux feuilles surdimensionnées forment un pont au-dessus du chemin et l’Arenal, volcan au cône presque parfait, fume doucement en arrière-plan. Je me sens comme dans Le parc jurassique. Un tyrannosaure surgirait que je ne serais pas surprise. Je serais effrayée, mais pas surprise.

Je suis venue dans la région, une des plus biodiversifiées au monde, avec l’intention de voir le plus d’animaux possible. Avec ses restos romantiques aux lumières tamisées, ses chemins de pétales de roses et les somptueux bouquets d’oiseaux de paradis qu’on a disposés partout, mon hôtel, une série de villas avec piscine d’eau thermale privative nichées dans le parc national du volcan Arenal, attire les amoureux en lune de miel. Mais si l’on fait fi de toute cette dentelle, on réalise que c’est aussi un repère pour amants… de la nature. C’est pratiquement un service d’ornithologie à domicile. Des dizaines d’espèces d’oiseaux et plusieurs mammifères traversent la propriété et en font le repaire idéal de l’animaliste un peu paresseux : on observe les colibris de sa terrasse, les perroquets de la piscine à débordement et les motmots en marchant de sa terrasse à la piscine.

22 avril 2020
Un héron bleu perché sur une branche dans l'eau
Une aigrette bleue perchée aux abords du río Frío.
L'ornithologue Hugo ajuste son équipement photo
Une aigrette bleue perchée aux abords du río Frío.
Hugo, l’ornitologue discret, pointe sa lentille à la recherche de volatiles sur la propriété.

À la séance de yoga matinale donnée dans une cabane sur pilotis aux allures de pavillon japonais dans la canopée, Laura, la prof, tente de me recentrer à coups de « rrrrrrrrapprochez vos omoplaaaaates », mais je suis dissipée. Entre deux respirations profondes et un chien tête en bas, je scrute l’épais feuillage devant moi pour voir si un toucan de Swainson ne se pointerait pas le bec entre les lianes. Il y a environ 850 espèces d’oiseaux à voir au Costa Rica et ce toucan très commun est au sommet de ma liste. J’ai un faible pour cet oiseau mi-plumes, mi-bec. Après la séance, je rejoins mon ami à la terrasse du resto Amor Loco, près d’une piscine qui semble déborder dans la forêt, et j’avale ma première gorgée de jugo natural sous le regard de quelques amazones diadèmes perchées au loin. Au moment où l’on m’apporte mes huevos rancheros, je comprends que je ne suis pas la seule à avoir faim : Carlotta, l’ara en résidence du Nayara, s’avance sur la rambarde et reluque mon déjeuner avec insistance. Je devrais peut-être vérifier si les toucans aussi aiment les tortillas.

Le drapeau costaricien est suspendu au-dessus d'une balustrade en bois
Le Costa Rica affiche ses couleurs.

Filant le long de champs de papayers, d’ananas et de bananiers à bord d’une camionnette, j’étudie ma bible de voyage, The Birds of Costa Rica, pour mémoriser quelques espèces visibles au refuge sauvage de Caño Negro, au nord du pays. Raúl, notre guide, dont la chevelure lissée vers l’arrière et le nez aquilin lui donnent des airs de gentille corneille, me sort de mes pensées en faisant arrêter le véhicule. Il ouvre la porte rapidement, installe et ajuste sa longue-vue. « Tiens, un araçari à collier », lance-t-il sur le ton avec lequel je dirais : « Tiens, un moineau domestique. » Ravie, j’observe ce mini toucan sur une haute branche, le corps droit et la tête de profil, comme s’il posait pour un portrait. « Le bec du toucan, fait de kératine, comme nos ongles, agit comme radiateur et régule la température de son corps », explique nonchalamment Raúl en remballant son équipement.

Les touristes en excursion en bateau au Cost Rica pour les singes araignées
Des visiteurs aux premières loges pour observer une course de singes-araignées à la cime des arbres.

Si le río Frío, qui coule jusqu’à la frontière nicaraguayenne, est en apparence un long fleuve tranquille et brunâtre, ses berges grouillent d’oiseaux, de singes et de lézards. Notre bateau à fond plat qui navigue lentement est muni de larges banquettes, mais, me sachant entourée d’autant d’espèces animales, je préfère arpenter l’embarcation, jumelles à la main pour ne rien manquer. Durant la saison des pluies, l’accumulation d’eau forme des étangs où se nourrissent des milliers d’oiseaux migrateurs et endémiques. Rapidement, on croise des martins-pêcheurs d’Amazonie à la recherche de leur dîner. On s’attarde sur le poisson qu’un cormoran vigua fait sauter dans son bec, comme un footballeur qui jongle avec un ballon, et sur un basilic Jésus (à qui l’amplitude de ses longues pattes permet de « marcher » sur l’eau) paressant au soleil. Après avoir identifié trois sortes de hérons et croisé un caïman, je demande à Raúl d’ouvrir l’œil pour m’aider à repérer quelque chose d’un peu plus rare. Notre recherche est interrompue par un hurlement terrifiant, mélange de broyeur à déchets et de guitare électrique à forte distorsion, qui me glacerait le sang si nous n’étions en plein jour. Le bateau s’approche à bâbord d’une colonie d’alouates dans les arbres. Leur cri, amplifié par une chambre près de leurs cordes vocales, sert à avertir le voisinage de leur présence. On peut dire que c’est réussi. Je suis surprise de les voir grignotant tranquillement des feuilles, lâchant quelques hurlements entre deux bouchées.

La piscine du complexe Nayara Springs est juste à côté du restaurant Amor Loco
À un saut de puce du restaurant Amor Loco, la piscine de Nayara Springs est plongée au cœur de la forêt tropicale.
Croustilles de plantain servies avec un ceviche frais
À un saut de puce du restaurant Amor Loco, la piscine de Nayara Springs est plongée au cœur de la forêt tropicale.
Des patacones (croustilles de plantain) grésillants accompagnent un plat de ceviche frais.

Avec les cris d’ogres en trame sonore, j’étudie le feuillage pour repérer des plumes rouges, jaunes ou bleues. Je suis comme une gamine : plus il y a de couleurs, plus je suis contente. Mais Raúl m’apprend à ce moment une cruciale leçon d’ornithologie : il ne faut pas se fier aux apparences. Les oiseaux les plus intéressants ne sont pas nécessairement les plus colorés. « Il y a un grand ibijau au sommet de cet arbre mort », déclare Raúl. Je plisse les yeux, mais je ne vois qu’un tronc et des branches dénudées. Raúl saisit son miroir et envoie un reflet à l’extrémité de l’une des branches. « Vois-tu le bout de branche ? Le grand ibijau n’est pas sur la branche, il est la branche », explique-t-il. Avec ses gros yeux jaunes et son minuscule bec qui s’ouvre sur une bouche béante, le grand ibijau ressemble à un Muppet fâché. Et comme son pelage a l’apparence de l’écorce, lorsqu’il se perche sur une branche, ferme les yeux et pointe le bec au ciel, il devient une partie du paysage. J’ai l’impression de jouer à Où est Charlie ? au pays des Charlie.

Un motmot à la recherche de quelque chose à chasser
Immobile sur sa branche, ce motmot à bec large cherche une proie.

Le lendemain, on met les animaux de côté pour côtoyer une autre espèce, l’Homo sapiens. Nous traversons en voiture La Fortuna ; à quelques kilomètres de la ville, notre chauffeur s’arrête devant un pont et nous dépose au río El Salto, une rivière peu profonde avec cascade où gens du coin et visiteurs pique-niquent et viennent se baigner. Je voudrais me prélasser au son de la cascade, mais impossible de quitter du regard les téméraires adolescents qui se balancent à une corde et se jettent à l’eau après quelques saltos arrière. Voyant que leurs singeries captent mon attention, ils tentent des acrobaties plus périlleuses, allant jusqu’à plonger à partir d’un appui renversé sur les mains. Un Tico (Costaricain) souriant et coiffé d’un bandana s’approche de moi. « Tu veux sauter à travers la cascade ? » me demande-t-il en pointant la chute de quelques mètres derrière lui. Nous nageons vers la paroi rocheuse et la longeons pour passer derrière la chute. Je dois escalader pieds nus un mur gluant en recevant une douche froide dans le visage. Après plusieurs essais, mon ami me fait la courte échelle (traduction : il prend mon pied dans sa main et me donne une généreuse poussée sur le postérieur) et je me hisse maladroitement sur la roche d’où je dois sauter. Je prends mon élan et dans une manœuvre entre l’envolée et le plongeon, j’émerge de la chute comme un poisson-volant.

Un employé du Centaura Ranch s'occupe d'un cheval
Pour augmenter l’adrénaline d’un crin, Nayara Springs offre des randonnées à cheval au ranch Centaura.
Un homme et une femme observant les oiseaux au Centaura Ranch
On lève les yeux au ciel à la recherche d’un toucan au ranch Centaura.
Un lézard Jésus-Christ perché sur une branche
On lève les yeux au ciel à la recherche d’un toucan au ranch Centaura.
Une divine rencontre avec un basilic, aussi appelé lézard Jésus Christ.

Encore grisée de mes acrobaties aquatiques de la veille, je me pointe à l’aube à la réception de l’hôtel pour rencontrer Hugo, qui nous emmène aux abords de la propriété faire de l’observation d’oiseaux. Trainant sa longue-vue comme un baluchon sur l’épaule, cet ornithologue taciturne est un véritable Lucky Luke. Il dégaine sa lunette plus vite que son ombre, avant que j’aie le temps de voir ou même d’entendre quoi que ce soit. Carlotta nous suit de loin, déçue de ne pas être le centre de l’attention. En moins d’une heure, j’ai déjà inscrit plus de 20 espèces à mon carnet. « Cet arbre est un véritable buffet pour oiseaux », dit Hugo en pointant son objectif sur un ficus. C’est aussi un festin pour les yeux : sept espèces d’oiseaux s’y croisent en quelques minutes, dont un trogon violacé, le cousin mauve et jaune du quetzal. Avant de repartir, Hugo me montre une fougère qui, lorsqu’on se la colle sur la peau, laisse une trace en tatouage, puis m’indique un gommier rouge donc l’écorce rouge orangé semble peler. « On le surnomme l’arbre à touriste », précise-t-il en attendant ma réaction. Je lui demande pourquoi et il pointe mon épaule rougie : « Parce que dans quelques jours, tu vas lui ressembler ! »

Deux chevaux bruns debout à côté d'un palmier
Sous les palmiers du ranch Centaura, ces chevaux ne font pas cavalier seuls.

Le soir, embuée après un cinq services avec accord mets-vins au Nostalgia, le bar à vin de l’hôtel, je remonte le chemin vers ma villa, observant quelques étoiles entre les feuilles qui me surplombent, quand j’entends un craquement dans le feuillage. Je tends l’oreille vers les buissons, convaincue que ça y est, que c’est mon moment de gloire, qu’un animal inattendu va faire son apparition. Je m’imagine déjà accourir à la villa de mon compagnon pour lui raconter ce que j’ai aperçu. Si j’ai de la chance, ce sera une créature encore plus impressionnante que le tatou qu’il a aperçu plus tôt. Le bruit s’accentue à la même vitesse que ma déception lorsqu’un chat roux bondit sur le chemin et me regarde brièvement, l’air de dire : « Tu t’attendais à quoi, à un jaguar ? »

Bateaux amarrés à la Caño Negro Wildlife Reserve au Costa Rica
Ça flotte au quai de la réserve faunique de Caño Negro.
Un garçon se balançant sur une corde au-dessus de l'eau à Río El Salto
Ça flotte au quai de la réserve faunique de Caño Negro.
Au río Salto, la voltige est dans les cordes de cet adolescent intrépide.

Le jour du départ, je descends le chemin de pierre vers la réception. Les oiseaux chantent, mais guide, jumelles et calepins sont rangés dans mon sac. Profitant de mes derniers moments à la propriété, je m’assois près de la rambarde du studio de yoga, les pieds dans le vide et rêvassant sous la canopée. Tout à coup, mes yeux s’arrêtent sur une branche au loin, qui s’agite de haut en bas avec un petit bruit. Je me dis que c’est probablement le vent. Lorsque le bruit persiste, je balaie du regard la forêt devant moi, jusqu’à repérer un bout de plumage noir et un bout de bec jaune. Je n’ai même pas le temps de crier victoire que l’oiseau s’envole. Le sourire aussi grand qu’un bec de toucan et fière comme un coq, je rejoins le photographe, qui me regarde, surpris. « Tu as l’air aux anges », remarque-t-il. « C’est parce que j’en ai vu un, réponds-je. Avec un très long bec. »

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