Aux oiseaux : photographes de voyage devenus ornithologues amateurs

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En mars 2020, aux premiers jours de la pandémie mondiale de covid‑19, deux photographes qui ne se connaissaient pas, séparés par un océan, ont, de façon improbable, adopté le même passe‑temps : l’observation des oiseaux. Alexi Hobbs, d’Eastman, au Québec, et Gunnar Knechtel, établi à Barcelone, se sont tous deux mis de façon active à ce hobby parce que, si tout le reste de leur vie se retrouvait soudainement sur pause, les oiseaux, eux, étaient toujours là. Curieux de savoir comment ils s’y prenaient pour tirer le portrait de leurs nouveaux et insaisissables sujets, et de quelle façon la gent ailée les avait inspirés au cours de cette période, Air Canada enRoute les a mis en contact pour une conversation photographique de haut vol.

22 janvier 2021

De : Alexi Hobbs
À : Gunnar Knechtel

Bonjour Gunnar,

J’espère que tu vas bien. Je t’écris des Cantons‑de‑l’Est, au Québec. Je voulais commencer ces échanges en te racontant un événement survenu avant la pandémie qui a réveillé la toute première passion que j’ai connue dans ma vie : l’observation des oiseaux. Enfant, j’étais obnubilé par la tenue d’un registre de toutes les espèces d’oiseaux que j’observais.

Ça m’est revenu en mémoire lors d’une balade en forêt, par une matinée glaciale de février, après une grosse bordée de neige. Certains jours, l’air froid et vif a cette sensation d’extrême clarté, et tout semble plus tangible. En baissant les yeux dans le soleil aveuglant encore bas dans le ciel, j’ai vu ces traces dans la neige, et tout de suite le garçon de 10 ans que j’ai été a su ce qui s’était passé.

Aucun mystère ici, juste un meurtre. C’est peut‑être un peu dramatique, mais ce gros trou dans la neige, entouré de traces visibles de bouts d’ailes, a été fait par un rapace fondant sur sa proie avant de reprendre son envol. Les impressionnantes empreintes d’ailes et la profondeur du trou m’ont fait conclure que c’est probablement un hibou ou une chouette qui a attrapé un campagnol ou une souris, ce genre de petite bête. Savais‑tu que les hiboux et les chouettes mangent leurs proies en entier, et qu’ils commencent par leur arracher la tête ?

Hâte de voir tes photos.

Alexi

Empreintes de neige d'une bagarre entre oiseau et proie
   Photo : Alexi Hobbs

De : Gunnar Knechtel
À : Alexi Hobbs

Salut Alexi,

Quel fascinant élément déclencheur de ton expérience actuelle d’ornithologue amateur ! Ça doit donner un petit frisson de voir ces traces d’oiseau meurtrier dans la neige.

Ma famille et moi vivons au centre de Barcelone, dans un district animé du nom d’Eixample. À l’imposition du confinement, en mars, le spectacle habituel de la circulation automobile et des gens se sont trouvés soudain remplacés par quelque chose de nouveau, que je n’avais jamais remarqué jusqu’alors : le gazouillement d’oiseaux chanteurs. Depuis le toit où mes voisins et moi avons un accès commun, mes yeux ont suivi mes oreilles et j’ai vu mon premier verdier. Quand il s’est envolé, j’ai regardé ses rapides battements d’ailes, les jolis motifs et couleurs de son plumage, qui faisaient contraste avec la grisaille des fils électriques et des tours d’habitation. Et tout ça s’est déroulé sous mes yeux en une fraction de seconde. C’était trop rapide pour que mon esprit ait le temps de créer une image durable. Mon ambition de photographe a fait clic !

Je suis rentré à l’appart et j’ai pris un vieux téléobjectif Canon 100‑400 mm que j’utilise très rarement à cause de son poids. Mais par le viseur de mon Canon 5DS R et avec le lourd zoom, j’ai pu faire une photo remarquablement détaillée d’un verdier.

Amitiés,
Gunnar

Une scène de toit à Barcelone, Espagne
   Photo : Gunnar Knechtel

De : Alexi Hobbs
À : Gunnar Knechtel

Allô Gunnar,

Wow, on vit vraiment dans des habitats diamétralement opposés ! Le plus incroyable, c’est que les oiseaux se sont adaptés aux deux.

Un mois après ma funeste découverte dans la neige, la planète s’est mise à l’arrêt et les Canadiens ont été confinés.

Avec tout ce temps libre et une forêt juste au‑delà du seuil de ma porte, j’ai décidé de sortir et de tenter de pister le hibou ou la chouette dont j’avais découvert les traces un mois plus tôt, afin de l’identifier. C’est à ce moment‑là que j’ai compris que je pouvais réunir ma passion d’enfant, l’ornithologie, et ma passion d’adulte, la photo.

Le printemps s’apprêtait à déployer ses ailes et la saison des migrations m’appelait à l’extérieur. Quatre‑vingt‑dix pour cent des oiseaux qui nichent au Canada sont migrateurs. Ça signifie que, chaque printemps, des centaines d’espèces arrivent du sud pour nicher dans leurs habitats nordiques. Les carouges à épaulettes sont parmi les premiers à se présenter, et on les entend criailler d’un tchak ! aisément identifiable quand ils défendent leur territoire.

J’ai hâte de voir ce que je vais découvrir dans ma cour.

Alexi

Un merle à ailes rouges venant pour un atterrissage sur un champ couvert de neige
   Photo : Alexi Hobbs

De : Gunnar Knechtel
À : Alexi Hobbs

Salut Alexi,

Quelle belle photo ! C’est génial qu’on ait une même passion pour nos amis à plumes, chacun avec une approche distincte.

Comment t’y es‑tu pris pour faire cette photo du carouge ? Restes‑tu sans bouger à un endroit en espérant qu’un oiseau se pointe ? Pour moi, il y a toujours de l’attente, puisque je suis limité au toit‑terrasse. J’attends la venue des oiseaux chanteurs, le moment exact où ils se posent ou s’envolent. Je préfère photographier un oiseau en plein vol, en train de s’approcher d’une antenne, par exemple. J’aime le contraste entre le gris du fond urbain et les formes et les couleurs des oiseaux, comme ici avec ce verdier.

Amitiés,
Gunnar

Un verdier volant par une antenne à Barcelone, Espagne
   Photo : Gunnar Knechtel

De : Alexi Hobbs
À : Gunnar Knechtel

Salut Gunnar,

Mon approche est pas mal à l’opposé, puisque je vise délibérément à dénicher des oiseaux. Vu le cadre rural où je suis, je suis entouré d’oiseaux, mais si je veux maximiser le nombre d’espèces que j’observe, il faut que je sorte de la maison.

C’est plus que thérapeutique de me retrouver seul dans les bois, de renouer avec une passion endormie depuis des années, de tenter d’identifier les dizaines de chants qui me proviennent des branches au‑dessus de ma tête.

Un jour, au cours d’une marche le long de la rivière, je suis tombé sur un impressionnant attroupement de jaseurs des cèdres et j’ai assisté à leur parade nuptiale, lors de laquelle chacun des membres du couple fait une offrande à l’autre, en alternance, parfois en se frottant le bec. Des échanges fluides et de gros attroupements : tout un contraste avec l’isolement mental et physique qui est présentement le nôtre…

Amitiés,
Alexi

Deux ailes de cèdre se livrant à des rituels de parade nuptiale avec leur bec touchant
   Photo : Alexi Hobbs

De : Gunnar Knechtel
À : Alexi Hobbs

Bonjour Alexi,

Je dois avouer que de passer des heures sur le toit et de ne pouvoir observer les oiseaux que dans un espace cerné d’antennes et de fils me fait apprécier le moment présent. Nul plan, nul besoin de se dépêcher à cause des routines quotidiennes, juste l’ici et maintenant, le regard tourné vers le ciel à attendre qu’un oiseau vienne faire éclater les formes géométriques du paysage urbain.

Au fil des jours, j’ai appris à distinguer les divers gazouillements et rituels (mais il m’en reste à comprendre : je ne sais pas à quoi s’amusent ces deux astrilds ondulés…). Ça me permet de me sentir en prise avec la nature, même dans les rigueurs de cet environnement urbain.

À bientôt,
Gunnar

Deux waxbills profitant de leur perche sur un câble à Barcelone
   Photo : Gunnar Knechtel

De : Alexi Hobbs
À : Gunnar Knechtel

Salut Gunnar,

Le fait que cette contrainte que tu as, sur ton toit, permette ces compositions épurées aux lignes droites et aux arrière‑plans minimalistes, ça me plaît. C’est tout un contraste avec le bordel de la nature, avec toutes ses branches tordues et ses multiples couches de vie. Je suppose que ça montre aussi le rôle que nous, humains, avons joué dans le façonnement de notre environnement.

J’ai suivi les oiseaux au fil des mois, d’abord au printemps, quand ils chantaient en vue de s’accoupler et d’établir leur territoire, puis je les ai vus trimballer toutes sortes de matériaux pour construire leurs nids. Un couple de moucherolles phébis en a installé un juste sous notre corniche. À la fin de l’été, je regardais les oisillons se faire donner la becquée par les parents.

Et c’est là que j’ai réalisé que la scène de meurtre que j’ai photographiée au début n’a en fait rien d’un meurtre, qu’elle s’inscrit dans le même cycle de vie. Sur cette petite branche, deux oiseaux accomplissaient un rituel qui se répète depuis des millions d’années, au gré du vent, totalement insensibles aux événements qui ont si profondément transformé nos vies à nous.

Amitiés,
Alexi

Une séquence de photos montrant deux oiseaux interagissant un jour d'été
   Photos : Alexi Hobbs

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