Qaumajuq, lumineux nouveau centre d’art inuit

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L’aile de 3700 mètres carrés du Musée des beaux‑arts de Winnipeg est un phare dans le monde de l’art, et au‑delà.

Quand on a inauguré le nouvel édifice du Musée des beaux‑arts de Winnipeg (WAG), de l’architecte Gustavo da Roza, en 1971, on l’a décrit comme un éperon, son arête effilée comme un ulu pointant vers Portage Avenue telle une flèche indiquant l’avenir de la ville. Ce printemps, cet avenir est advenu, et il s’avère que le WAG n’avait rien d’un éperon : c’est un cornet. Et Qaumajuq, le nouveau centre d’art inuit ajouté à ce qui était vu comme l’arrière du WAG, est une grosse boule de crème glacée. La rutilante façade ondulée de Qaumajuq, blanche sur le gris du WAG, semble planer au‑dessus de la rue, et quand on traverse Memorial Boulevard, la glace devient iceberg : massif, solide, mais comme fait de lumière. La nouvelle galerie est un rayon de soleil en pleine pandémie, et plus encore, c’est la nouveauté culturelle la plus importante que le pays ait connue au XXIe siècle, et depuis bien avant.

23 mars 2021
Le hall d'entrée du centre d'art Qaumajuq
Heather Igloliorte appuyée contre un comptoir à Qaumajuq
Le hall d’entrée a été baptisé Ilavut (« nos proches » en inuktitut) : les gardiens de la langue considèrent que les œuvres de la Visible Vault et leurs créateurs sont d’une même famille.
Heather Igloliorte, une des commissaires d’INUA.

Ce n’est pas seulement que Qaumajuq (le j est un yod, et il y a une pause après le q final) est la première grande institution culturelle canadienne à porter un nom autochtone donné par des Autochtones ; ou qu’on l’a construit pour abriter la plus grande collection publique d’art inuit au monde ; ou que celle‑ci est cogérée par une conservatrice inuite ; ou que l’ensemble du projet a été supervisé par un cercle consultatif autochtone composé de membres des Premières Nations du Manitoba et des quatre régions de l’Inuit Nunangat (région désignée des Inuvialuit, Nunatsiavut, Nunavik et Nunavut), ainsi que de l’Alaska et du Groenland. Chacun de ces facteurs aurait fait de Qaumajuq un lieu unique. Mais ensemble, ils ne signalent rien de moins que l’arrivée de l’art inuit sur la scène mondiale au rang d’art contemporain parmi les plus importants, émouvants, significatifs, subversifs, sophistiqués et tout simplement magnifiques de la planète. En 2021, ce qui aurait aisément pu s’appeler l’Inuit Art Centre (et qui a brièvement porté ce nom) met un terme définitif et spectaculaire à la notion coloniale selon laquelle l’art autochtone est une branche de l’anthropologie.

INUA, l’exposition inaugurale de Qaumajuq, claironne l’arrivée de l’art inuit sur la scène mondiale de l’art contemporain.

Une photo de l'œuvre Drum Dance, de Luke Anguhadluq
Drum Dance (1970), Luke Anguhadluq, Collection du Musée des beaux‑arts de Winnipeg.   Photo : Ernest Mayer
La statue en marbre Tuniigusiia / The Gift de Goota Ashoona
Drum Dance (1970), Luke Anguhadluq, Collection du Musée des beaux‑arts de Winnipeg.   Photo : Ernest Mayer
Tuniigusiia/The Gift (2020), Goota Ashoona, Collection du Musée des beaux‑arts de Winnipeg.    Photo : gracieuseté du WAG

« Nous avons des millénaires de pratique artistique », déclare Heather Igloliorte, chercheuse inuite établie à Montréal, coprésidente du cercle consultatif autochtone du WAG et une des quatre commissaires invitées de l’expo inaugurale, INUA (qui signifie « esprit » en inuktitut, et qui est un acronyme d’Inuit Nunangat Ungammuaktut Atautikkut, ou « Inuits avançant ensemble »). « Il suffit de regarder les œuvres pour s’en rendre compte. »

Jusqu’à présent, il était difficile de voir cet art : des expos ont eu lieu à Vancouver, à Toronto et au WAG lui‑même, qui en possède depuis longtemps la plus grande collection publique au monde, de plus de 12 000 œuvres. Mais sans l’espace requis pour créer un contexte, l’art inuit continuait à être vu comme un ensemble de sculptures essentiellement figuratives, des artistes comme la regrettée peintre Annie Pootoogook ou le cinéaste Zacharias Kunuk étant perçus comme de charmantes exceptions.

La sculpture Many Faces with Three Seals de Pie Kukshout
Many Faces with Three Seals (1967), Pie Kukshout.

Avec les 3700 m2 de Qaumajuq, les conservateurs peuvent commencer à remédier à cette situation, et INUA est une assez géniale première étape. Expo d’œuvres de 90 artistes sur différents médiums, de la vidéo au textile en passant par la peinture sur toile, et jusqu’à une théière de 1997 (qui ne demande qu’à devenir une icône), en argent et en bois, de l’artiste de Happy Valley‑Goose Bay Michael Massie, INUA claironne l’arrivée de l’art inuit sur la scène mondiale de l’art contemporain. « Ça va être révolutionnaire », déclare Glenn Gear, un cinéaste dont la famille vient du Nunatsiavut, qui met la dernière main à une œuvre mariant murales, vidéo et audio dans ce qu’on appelle dans le Nord une sea can, un conteneur de 6 m. Il vient de terminer sa quarantaine de 14 jours après avoir pris l’avion depuis Montréal et travaille dans une salle de Qaumajuq réservée à son installation. Pendant que nous parlons sur vidéoconférence, des gens transportent et charrient du matériel, en vue du vernissage virtuel prévu pour la fin mars. « L’ampleur et la profondeur des œuvres témoignent de la diversité et de la résilience de la culture inuite de l’Inuit Nunangat », dit‑il.

Stephen Borys, directeur et premier dirigeant du WAG
Un mur extérieur ondulé du Qaumajuq
Stephen Borys, directeur et premier dirigeant du WAG.
L’édifice de l’architecte Michael Maltzan s’inspire des paysages, de la lumière et des peuples du Nord, où il s’est rendu en 2013.

INUA sera à l’affiche 12 mois ; au lieu d’un vernissage auquel nul ne pourra venir en personne, Mme Igloliorte envisage une grande clôture à la fin de cette année ou au début de la prochaine pour célébrer à la fois l’expo et la galerie. Mais la caractéristique physique la plus importante de Qaumajuq est sans doute une installation permanente du nom de Visible Vault : une construction de verre de trois étages au milieu du hall qui permet d’exposer des milliers d’œuvres des riches archives du WAG que, jusqu’à présent, on entreposait par manque de place.

La caractéristique physique la plus importante de Qaumajuq est une construction de verre de trois étages qui permet d’exposer 75 % de sa collection de sculptures inuites.

« Qu’elles vivent dans notre espace, qu’elles soient vues non seulement par nous, les Inuits, mais aussi par le grand public, c’est très important, explique M. Gear. C’est une grande métaphore de la façon dont beaucoup d’entre nous jouent avec les traditions et les font évoluer vers l’avenir. » Avec ses planchers transparents et ses écrans vidéo affichant des informations, la Visible Vault est une exhumation littérale de générations d’œuvres, qui donne aux visiteurs une idée de la masse et de l’ampleur des traditions artistiques inuites. Avant, le WAG pouvait exposer environ 1 % de sa collection de sculptures inuites ; maintenant, nous pourrons en voir 75 %.

La Visible Vault était l’idée de l’architecte, et c’est l’une des raisons pour lesquelles Michael Maltzan, un Angelin blanc originaire de New York, a été retenu. Après avoir visité d’autres collections d’art inuit, celui‑ci explique que la façon dont beaucoup de ces œuvres étaient exposées, avec un éclairage ponctuel qui avait l’air de les tirer de l’obscurité, ne lui semblait pas correspondre à ce qu’il appelle un « contexte artistique ». « C’est de l’art contemporain fantastique, puissant et poignant, dit‑il au téléphone depuis L.A. Je voulais m’assurer qu’il soit vu ainsi. »

La tenture murale Nunavut de Fanny Algaalaga Avatituq
Nunavut (2020), Fanny Algaalaga Avatituq.

Après avoir visité le Nunavut avec le directeur et premier dirigeant du WAG, Stephen Borys, en 2013, M. Maltzan, dont le travail comprend le MoMA QNS (l’antenne du Museum of Modern Art dans Queens), a voulu recréer ce qu’il avait remarqué à propos d’Iqaluit, de Pangnirtung et de Cape Dorset (aujourd’hui Kinngait). « Une chose qui m’a frappé dans le Nord, c’est que, souvent, l’œuvre était réalisée juste devant la porte d’un artiste, mais dans le contexte de ce paysage vaste et vivant. » Et donc, derrière une grande façade de granite blanc, il a créé un espace ouvert et bien éclairé, centré sur ces petites œuvres de pierre et d’ivoire.

Même s’il semble évident que l’art devrait être vu comme tel, c’est en partie les questions de l’architecte sur la tendance des conservateurs et des directeurs des peuples occupants à regarder l’art inuit avec des œillères coloniales et à voir les œuvres comme des artefacts plutôt que comme de l’art contemporain qui ont convaincu le jury que M. Maltzan était le meilleur candidat. « Il nous a demandé : “Peut‑on cesser d’envisager [l’art inuit] en dehors du reste de l’art contemporain du Canada ?”, explique M. Borys. Et la réponse a été : “Il le faut.” »

Un affichage de la Sealskin Spacesuit par Jesse Tungilik
Sealskin Spacesuit (2019), Jesse Tungilik.   Photo : Rylaan Gimby

Le groupe de préservation linguistique s’est réuni sur Zoom et a opté pour le nom Qaumajuq, qui signifie « C’est lumineux, c’est éclairé » en inuktitut.

On ne saurait trop insister sur l’importance de Qaumajuq. Si le Louvre est ce qu’il est, c’est qu’il a pu acquérir et exposer, en un seul endroit, une masse critique d’art européen. Il suffit de le parcourir avec attention pour comprendre, pour saisir comment les différentes œuvres s’intègrent dans l’ensemble, comment les influences se succèdent par vagues, en un flux et reflux, comment chaque artiste se distingue de la culture dont il fait partie en même temps qu’il s’y intègre.

Jusqu’ici, la collection inuite du WAG a été principalement enrichie et conservée par des gens des peuples occupants (même si la conservatrice adjointe actuelle de l’art inuit, Jocelyn Piirainen, est inuite). Mais avec Qaumajuq, les choses changent, et d’autres changements suivront, dont une conscience accrue des institutions du pays de la pertinence d’un héritage culturel commun entre conservateurs, collections et expos. Bientôt, le pays verra tomber le voile entre sculpture d’art et sculpture d’artisanat, entre art textile et perlage, entre œuvre et artefact. Non seulement les non‑Inuits commenceront enfin à comprendre, mais les Inuits pourront aussi voir la portée des œuvres et les liens entre elles d’une manière inédite.

Poupées / figurines faites à la main exposées sur un mur au Qaumajuq
Goota Ashoona dans un manteau rouge garni de fourrure, appuyé sur un pilier
Regroupement d’œuvres exposées à INUA.
Goota Ashoona, artiste inuite de troisième génération qui crée sculptures, tentures murales et poupées (elle est aussi chanteuse de gorge), a sculpté Tuniigusiia/The Gift (en arrière‑plan) dans son studio d’Elie, au Manitoba.

Ce qui nous ramène au nom. Après des problèmes de signal cellulaire à Rankin Inlet (Kangiqtiniq), Theresie Tungilik et moi arrivons à nous parler. Conseillère artistique et fille de deux artistes, Mme Tungilik faisait partie du groupe de préservation linguistique qui s’est réuni sur Zoom et qui a opté pour Qaumajuq, qui signifie « C’est lumineux, c’est éclairé » en inuktitut. Le groupe, qui comprenait aussi des locuteurs de l’anishinaabemowin (ojibwé), du nêhiyawêwin (cri), du dakota et du mitchif (langue des Métis), a donné à tous les espaces, des galeries à l’escalier principal, des noms significatifs pour les peuples présents sur ce continent depuis le plus longtemps.

Aussi évocateur que descriptif de l’architecture, Qaumajuq est un jalon, un inukshuk dans le processus de réconciliation d’une lenteur souvent décourageante. « C’est un mot courant chez les Inuits, surtout associé aux lieux lumineux », explique Mme Tungilik lors de notre conversation, quelques semaines après le solstice d’hiver. « Nous sommes en voie de triompher des ténèbres. Nous parlons souvent de devenir plus qaumajuq. »

Artistes d’INUA à connaître

Un portrait de Glenn Gear, les bras croisés, appuyé sur un cadre de porte
Glenn Gear.

Glenn Gear (né en 1970)

  • Cinéaste établi à Montréal dont la famille est du Nunatsiavut, au Labrador, M. Gear crée des œuvres saisissantes, souvent narratives, mariant dessin, collage, vidéo, musique et autres effets acoustiques.
     

Elisapee Inukpuk (1938–2018)

  • Née près d’Inukjuak, au Nunavik, Mme Inukpuk faisait des poupées de pierre, d’os, de fourrure, de bois et d’autres matériaux, forme d’art inuit qui date d’au moins 1000 ans.
     

Elisapee Ishulutaq (1925‑2018)

  • Membre de l’Ordre du Canada, Mme Ishulutaq est née dans la région de la baie Cumberland, aux Territoires du Nord‑Ouest (aujourd'hui au Nunavut), mais a vécu une grande partie de sa vie à Pangnirtung, au Nunavut, où elle a été une des premières estampières de ce qui est à présent l’Uqqurmiut Centre for Arts & Crafts.
     

Mattiusi Iyaituk (né en 1950)

  • Les sculptures de M. Iyaituk vont des formes traditionnelles en stéatite à l’abstrait. L’artiste cite comme influences le sculpteur britannique Henry Moore et la regrettée artiste d’Arviat Lucy Tasseor Tutsweetok.
     

Zacharias Kunuk (né en 1957)

  • Atanarjuat, la légende de l’homme rapide (2001), son premier long métrage, est un film incontournable du XXIe siècle. M. Kunuk a cofondé Isuma, première société indépendante de production gérée par des Inuits au Canada.
     

Pudlo Pudlat (1916‑1992)

  • Né à Kimmirut, sur le détroit d’Hudson, avant de rejoindre le centre artistique de Cape Dorset (aujourd’hui Kinngait), M. Pudlat a produit 4000 dessins et 200 estampes, entre dessins au crayon et juxtapositions richement colorées du traditionnel et du moderne.
     

Allison Akootchook Warden (née en 1972)

  • Mme Akootchook Warden, de l’Alaska, s’intéresse aux rapports entre la culture inuite ancienne, contemporaine et future. Son œuvre dans INUA est composée de vêtements traditionnels ornés de néon et intitulée Ancestor from the Future.