Vivre à Londres, c’est comment à l’heure actuelle ?

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Dans notre série Fenêtres sur le monde, nous demandons à des Canadiens vivant à l’étranger de nous donner une idée de ce à quoi ressemble la vie à l’endroit où ils résident. C’est une façon de franchir les frontières sans sortir de chez soi.

Chaque fois, l’hiver semble prendre les Londoniens par surprise. Sitôt que le mercure se met à descendre, chacun prend conscience que les fenêtres à simple vitrage sont une invention du diable et que porter un châle par‑dessus un t‑shirt n’est peut‑être pas suffisant. Et s’il neige ? Suspendez la circulation ferroviaire, achetez en panique du papier de toilette et ne rentrez pas travailler. (Ce manque de préparation phobique et déconcertant face aux cycles climatiques annuels prévisibles s’applique aussi en cas de chaleur. La clim de notre bureau tombe en panne chaque été « à cause des températures élevées à l’extérieur ».)

05 mars 2021
Un parc à Londres en hiver
   Photo : Chris Michael

Pourtant, quand cette année il a neigé sur Londres en février, il n’y a eu ni peur ni surprise. Les trains ont continué de circuler. Nul ne s’est lancé en panique sur les rouleaux de papier de toilette. Et personne n’a cessé d’aller travailler si ce n’était pas déjà fait. La pandémie mondiale de covid‑19 avait déjà produit tous ces effets. En fait, mes voisins ont fait la seule chose que la plupart d’entre nous peuvent se permettre dans ce troisième et très interminable confinement britannique : ils sont allés au parc.

Camberwell, le quartier du sud de Londres où je vis, coincé entre ceux, bien plus animés, de Brixton et de Peckham, est à mon sens un coin typique de Londres : de coquettes rangées de maisons unifamiliales ; une rue principale où le processus de gentrification semble coincé à mi‑chemin depuis 10 ans… et, surtout, des parcs. Londres est une « ville‑parc nationale », titre acquis en vertu du fait que 40 % de sa superficie est recouverte de verdure. J’ai accès à cinq parcs en moins de cinq minutes à pied de chez moi.

Arbres couverts de neige à Londres
   Photo : Caterina Beleffi

On a : Lucas Gardens, de taille moyenne, joli et vallonné ; Camberwell Green, un terrain broussailleux dégagé à l’urbanisme classique qui jouxte le principal rond‑point, et où se dresse un monument en mémoire de la Première Guerre mondiale ; le petit mais adorable cimetière de St Giles, où s’alignent les pierres tombales et que domine un des arbres les plus fantastiques de la ville, un platane d’Orient noueux comme une œuvre gothique ; et mon préféré, le joyau caché qu’est le parc Brunswick, où deux courts de tennis, un terrain de basket, un café, un terrain de jeux, une roseraie et une galerie d’art se blottissent sur une surface à peu près deux fois plus petite d’un terrain de foot. Tous ces espaces verts sont cependant éclipsés par la vaste pagaille de Burgess Park. Puisque peu de résidents de Camberwell ont un jardin, l’étendue ouverte et à demi sauvage de ce parc offre un exutoire crucial.

Et donc, quand il s’est mis à neiger, tout le monde a débarqué là. Vraiment tout le monde. Des petites vieilles se tenant par le coude. D’immenses groupes de danseuses latino‑américaines en robes colorées et jouant de la trompette. Des hordes d’ados dégingandés se bombardant de balles de neige. Un vingtenaire branché coiffé d’une casquette de peintre qui avait retiré les blocs‑essieux de son skate et qui se faisait tirer par son ami à l’aide d’une corde. Et un homme pâlot entre deux âges aux jambes nues sous son kilt. « Y a rien là », s’est‑il exclamé quand je lui ai souri. « Merveilleuse journée ! »

Toits couverts de neige à Londres
   Photo : Pornprom Lertwasana
Un collage de huit bonhommes de neige différents construits à Londres
   Photos : Chris Michael

Tout le monde a fait un bonhomme de neige. Chacun de ces bonhommes de neige, sans exception, était hideux. Ils avaient des bras en trop, des torses sales et mottoneux, des orties en guise d’yeux. À la fin de la journée, le parc était une maison des horreurs, comme un musée éphémère de Madame Tussauds pour non‑touristes. La neige était dégueu et dégarnie à force de faire des bonhommes. Personne n’admirait le bonhomme des autres. Malgré les merveilleux efforts de service communautaire qui en sont venus à définir la réponse des Britanniques à la pandémie, les Londoniens demeurent en général des étrangers l’un à l’autre, et la neige n’y a rien changé.

Mais j’ai aimé ça, parce que tout le monde a aimé ça. Parce que, pour changer, la neige n’a semblé surprendre personne. La covid‑19 avait déjà transformé quiconque réside à Londres plus que tout événement climatique hostile ne le pourra jamais; elle nous a obligés à regarder cette magnifique ville qu’on traverserait normalement à grande vitesse, stressés et en furie, et à véritablement l’apprécier, pour une fois.