Partez à la découverte de l’ouest de Terre‑Neuve

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Lors d’une expédition de pêche sur la rivière Humber, le chef Jeremy Charles et son fils de neuf ans, Hank, sont en quête du saumon sauvage de l’Atlantique.

Le fuseau horaire de Terre‑Neuve‑et‑Labrador met peut‑être la province 30 minutes avant le reste du Canada, mais son service cellulaire rural semble complètement arriéré. La dernière barre indiquant la force du signal sur mon téléphone a depuis longtemps disparu (avec le gros de la lumière du jour) quand je passe de la route asphaltée et lisse à un chemin de terre. Sur des kilomètres, je roule au seul son du gravier crépitant sous mes pneus.

J’ai conduit sept heures sur l’île depuis St. John’s pour rejoindre Jeremy Charles (chef parmi les plus réputés du Canada qui a mis la cuisine de Terre‑Neuve sur la carte) et pêcher le saumon de l’Atlantique à la mouche dans la rivière Humber. M. Charles est venu ici pour enseigner la pêche à la mouche à son fils de neuf ans, Hank, comme son père l’a fait avec lui au même âge. Deux amis pêcheurs de M. Charles, des guides de pêche à la mouche parmi les meilleurs de Terre‑Neuve, nous retrouveront à la rivière. Si je dois apprendre cet art, c’est bien ici et maintenant, avec ce groupe.

13 avril 2022
Kastine Coleman, de Tight Loops Tight Lines, démontre le lancer de la mouche au reporter, pêcheur novice.
Kastine Coleman, de Tight Loops Tight Lines, démontre le lancer de la mouche au reporter, pêcheur novice.

Je passe enfin l’entrée du parc provincial Sir Richard Squires Memorial. Le noble nom est bien choisi pour ce parc public traversé par une rivière comme la Humber, qui jouit d’un statut royal dans le monde de la pêche au saumon de l’Atlantique. Je vois des indices halieutiques : cannes aux flancs des caravanes, bottes‑pantalons séchant sur les capots. Alors que se couche le soleil de printemps, j’arrive au campement des Charles. Après quelques India Beer bien froides (un classique terre‑‑neuvien), nous montons dans la roulotte pour la nuit. Hank dort déjà, une vieille BD Captain Newfoundland ouverte à ses côtés. Dans l’obscurité, j’entends un grondement faible et régulier. C’est le son de la rivière Humber.

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Le lendemain matin se passe dans un brouillard de café fort et du rituel des préparatifs. Les cannes sont rassemblées, les coffres à mouches empilés, les bottes‑‑salopettes enfilées. Dans nos bottes à semelles plates, les Charles et moi descendons cahin‑caha les marches abruptes vers la rivière, large de 150 m et déjà mouchetée de pêcheurs lève‑tôt. Le vrombissement des chutes Big, fleuron de la rivière Humber supérieure, se répercute sur les escarpements humides autour de moi. J’ai l’impression de descendre l’étroite allée d’un amphithéâtre de la LNH jusqu’à mon siège avant un gros match.

Jeremy Charles a emmené son fils Hank à la rivière Humber pour lui transmettre son amour de la pêche à la mouche, passion héritée de son propre père.
Jeremy Charles a emmené son fils Hank à la rivière Humber pour lui transmettre son amour de la pêche à la mouche, passion héritée de son propre père.

Comme souvent à Terre‑Neuve‑et‑Labrador, on ne pêche pas à la mouche comme ailleurs. D’abord, la province est une Mecque de l’activité, avec plus que sa part de rivières à saumon sauvage (près de 200 drainent la province pour se jeter dans les eaux froides de l’Atlantique Nord). Ensuite, chaque rivière est publique et chacun peut y pêcher s’il détient un permis gouvernemental annuel. (Les non‑résidents doivent aussi être accompagnés d’un guide agréé.) La pêche au saumon évoque parfois campements privés et tenues de tweed, mais par ici on ne pète pas plus haut que le trou : que vous portiez du goretex ou des cuissardes de caoutchouc rapiécées au ruban adhésif entoilé, c’est le sport qui prime.

Les Charles entrent ensemble dans la rivière. Je les observe pratiquer la version terre‑neuvienne du papa apprenant à fiston à lancer une balle rapide : ils lancent et ramènent leurs soies côte à côte, le père guidant de temps en temps le bras du fils pour enseigner le bon mouvement. Quand il en a assez, le garçon retraite sur la berge pour jouer à faire des ricochets ou chasser les grenouilles, parfaitement à l’aise sur ce terrain de jeu fluvial.

Père et fils observent la rivière Humber là où les saumons rassemblent leurs forces avant de tenter de franchir les puissantes chutes Big.
Père et fils observent la rivière Humber là où les saumons rassemblent leurs forces avant de tenter de franchir les puissantes chutes Big.

Je demande à M. Charles ce qu’il souhaite que son fils retienne de son passage sur la Humber. « Parmi mes plus beaux souvenirs d’enfance, il y a la pêche à la mouche avec mon père, répond‑il, dans la nature, à explorer les rivières de l’île en rencontrant des gens de tous les horizons… Je veux que Hank vive ça. » Il veut aussi que celui‑‑ci aiguise son goût pour le saumon comme tel et saisisse l’importance de bien traiter cette ressource afin d’en assurer la survie sur des générations. « Au final, j’espère juste que chaque fois que je lui proposerai d’aller pêcher, il sourie et dise oui. Car il n’y a pas de meilleurs moments passés avec lui que sur la rivière. »

Je les observe pratiquer la version terre‑neuvienne du papa apprenant à fiston à lancer une balle rapide : ils lancent et ramènent leurs soies côte à côte.

L’éventail coloré des mouches des Charles, montées exprès pour ce voyage.
L’éventail coloré des mouches des Charles, montées exprès pour ce voyage.

J’avance dans l’eau jusqu’à la taille, forçant contre le courant pour garder mon équilibre. Sous mes pieds se déploie un lit de roches lisses. M’y tenir debout me fait réaliser que les forêts et la végétation de Terre‑Neuve ne sont que de minces couches de maquillage : lorsqu’on les lave à l’eau courante, le « Rocher » se dévoile.

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Les amis de M. Charles ne sont pas loin, Kastine Coleman et Terry Byrne, deux stars du monde des guides. Conjoints et associés, ils sont aussi passionnés par l’enseignement de la pêche que par la préservation des stocks. Des décennies de surpêche et les changements climatiques ayant fait chuter le nombre de saumons de l’Atlantique, Mme Coleman et M. Byrne sont de grands partisans du pêcher‑relâcher et des pratiques qui réduisent le stress du poisson. Je désire apprendre le lancer à la mouche depuis mon récent déménagement à Terre‑Neuve‑et‑Labrador ; les avoir comme mentors, c’est la chance du débutant.

Photo 1: Le capitaine Hank guide la chaloupe de location des Charles en amont jusqu’à leur lieu de pêche, près des chutes Big. Photo 2: La prof de pêche à la mouche Kastine Coleman dit passer plus de temps à peaufiner son lancer qu’à tenter d’attraper du poisson. Il faut voir les boucles parfaites que trace sa ligne.
Le capitaine Hank guide la chaloupe de location des Charles en amont jusqu’à leur lieu de pêche, près des chutes Big. La prof de pêche à la mouche Kastine Coleman dit passer plus de temps à peaufiner son lancer qu’à tenter d’attraper du poisson. Il faut voir les boucles parfaites que trace sa ligne.

Mes premiers lancers sont affreux. Ma ligne touche l’eau au lancer arrière et s’entortille fréquemment au lancer avant. Des longueurs de ligne se répandent autour de moi tels des spaghettis. « Fais comme si tu recevais un appel et que tu portais le bras à l’oreille pour répondre », illustre Mme Coleman, qui voit ma frustration. « La pause laisse la ligne s’étirer derrière toi. Puis fais comme si tu disais : “C’est pour toi” en passant l’appareil à la personne devant toi. C’est le lancer avant. » Ça marche. Mes lancers deviennent moins saccadés et plus naturels, et le tout se transforme peu à peu en un geste quasi fluide.

Lancer à la mouche a quelque chose de méditatif. Un instant, mon esprit se détache du train‑train habituel et même de la mécanique du lancer ; je suis en phase avec l’environnement. Un gros saumon fend la surface de l’eau à quelques mètres de moi, masse frétillante de muscles d’acier sautant dans les airs, et je reviens en un sursaut à ma besogne, soudain de la plus haute importance. Je couvre l’entièreté du bassin où je me trouve, lançant ma ligne avec une détermination zélée. Après une heure, je comprends que ce poisson ne sera pas mien, mais le fait de l’accepter et de laisser aller ce qui aurait pu être m’apparaît comme une autre étape de mon apprentissage.

En amont, il y a de l’action. La canne de M. Byrne décrit un arc improbable. Un saumon dodu bondit et fouette l’eau bruyamment.

En amont, il y a de l’action. La canne de M. Byrne décrit un arc improbable. Un saumon dodu bondit et fouette l’eau bruyamment. Le pêcheur aguerri demeure calme, soupèse chaque geste, même s’il est relié par un mince fil à au moins 10 kilos de sauvagerie pure. Il ramène sa prise et la met à l’épuisette, gardant la tête du poisson sous l’eau pour minimiser le stress. Quelques pixels foncés tachettent les flancs luisants du saumon.

M. Byrne montre au garçon comment retirer l’hameçon sans ardillon et relâcher le poisson avec douceur. Après une pause, le saumon paraît oublier cette rencontre du troisième type et s’enfonce dans l’eau. Il poursuivra l’odyssée qu’il a amorcée dans l’océan, guidé par son GPS interne, afin de frayer dans la rivière, et peut‑être dans le bassin même, qui l’a vu naître.

Photo 1: Au spot de pêche, le chef prépare une ragù d’orignal pour le dîner, qui marie les arômes sauvages de Terre-Neuve et le raffinement des pâtes maison de son resto The Merchant Tavern. Photo 2: Après quelques jours sur la Humber à mettre sa patience à l’épreuve, Hank, triomphant, a remonté le premier saumon sauvage de l’Atlantique de sa jeune carrière.
Au spot de pêche, le chef prépare une ragù d’orignal pour le dîner, qui marie les arômes sauvages de Terre‑Neuve et le raffinement des pâtes maison de son resto The Merchant Tavern. Après quelques jours sur la Humber à mettre sa patience à l’épreuve, Hank, triomphant, a remonté le premier saumon sauvage de l’Atlantique de sa jeune carrière.

Nous nous retrouvons sur la rive pour le lunch. Chacun aide à ramasser des branches mortes pour le feu. M. Charles me tend un bol fumant de ragù d’orignal qu’il a cuisinée sur place. Surgit une bouteille de bourgogne blanc, qui accompagne à merveille le plat comme les histoires de pêche, à propos des poissons échappés et des mythiques rivières à saumon du Grand Nord presque intouchées par les pêcheurs. J’espère un jour avoir mes propres histoires à raconter.

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À mon dernier jour à l’eau, je parfais mon lancer jusqu’au soir, seul dans la rivière. Comme un joueur devant une machine à sous, je me dis et redis que le prochain coup me donnera le gros lot. Je ne sortirai pas de saumon de la rivière Humber cette année, mais c’est OK ; je reviendrai au printemps prochain.

Quelques jours plus tard, de retour à St. John’s, je reçois un appel de M. Charles. Il semble exalté : son fils a attrapé un bon gros saumon de 4 ou 5 kg, avec lequel il a dû batailler. Le garçon était galvanisé. J’imagine que son papa l’était aussi, conscient que la tradition familiale se perpétue, et qu’ils ont désormais une histoire commune à raconter.

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