Sheila Flaherty et Siobhan Detkavich sur la réappropriation de la culture autochtone au moyen de la nourriture

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Un entretien sur la nourriture, la culture et l’avenir de la cuisine autochtone avec deux chefs de file.

Sheila Flaherty et Siobhan Detkavich vivent dans des régions opposées du pays (la première à Iqaluit et la seconde à Kelowna) et, à 53 et 22 ans respectivement, elles sont à des étapes différentes de leur carrière. Pourtant, toutes deux ont une passion commune pour la revitalisation de la culture autochtone par les papilles. Ambassadrice de la cuisine inuite, Mme Flaherty a servi ses sushis à l’omble chevalier à l’émission MasterChef Canada comme concurrente de la quatrième saison. Elle a été cheffe en résidence au Centre national des Arts d’Ottawa en 2020‑21 et propose des menus d’inuksiutit par l’intermédiaire de Sijjakkut, son entreprise de tourisme culinaire. Mme Detkavich, l’une des plus jeunes chefs Sceau rouge du pays et jusqu’à récemment cheffe de partie au Terrace Restaurant du domaine Mission Hill Family Estate, est également une ancienne des émissions de télé culinaires: première femme autochtone à participer à Top Chef Canada, elle a mis en valeur des ingrédients côtiers comme les baies de salal. Nous les avons réunies pour qu’elles nous parlent de leur parcours et de leurs projets.

9 décembre 2021

Leur parcours

Sheila Flaherty J’étais enfant lorsque mes parents ont divorcé. Mon père a obtenu ma garde et celle de ma sœur. Pour bien nous nourrir, il a suivi un cours de cuisine française, et j’ai grandi à Ottawa en me régalant de vichyssoise (l’une de mes soupes préférées) et de canard à l’orange. C’est de lui que je tiens ma passion; je l’ai juste aiguisée lorsque j’ai élu domicile à Iqaluit en 2010. Là‑bas, on ne trouve que trois restos servant des plats canadiens ordinaires. J’ai vite constaté la demande pour les plats inuits et suis désormais la cheffe et fondatrice de Sijjakkut, entreprise qui offre des aliments inuits, mais qui deviendra éventuellement un établissement de 370 m2 avec cuisine commerciale et gîte touristique de quatre chambres.

Siobhan Detkavich À 15 ans, j’ai déménagé de Nanaimo, sur l’île de Vancouver, à Oliver, une petite ville du sud de l’Okanagan. À l’école secondaire, dans la classe d’art culinaire, le conseiller en orientation nous a demandé: «Qui voudrait quitter l’école pendant un an?» À l’époque, je ne me voyais pas cuisiner, j’avais même établi mon parcours scolaire: je voulais étudier la médecine pour devenir chirurgienne orthopédique ou cardiothoracique. En plus, enfant, j’étais des plus capricieuses, plutôt du genre Kraft Dinner et croquettes de poulet! Mais j’ai réfléchi, et plongé. Je faisais une heure et demie de route (aller‑retour) pour me rendre à l’école culinaire de Kelowna, puis j’ai entrepris un stage au Terrafina de la Hester Creek Winery. Au cours de ma première année, j’ai participé à 13 concours. J’ai été séduite par la passion des autres chefs et par le fait d’appartenir à une industrie où l’on apprend sans arrêt. J’ai obtenu mon Sceau rouge à 18 ans, puis Top Chef Canada est arrivé, et me voici!

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illustration de Sheila Flaherty et Siobhan Detkavich
Sheila Flaherty (à gauche) et Siobhan Detkavich.

Réappropriation de leur histoire culinaire

Siobhan Detkavich Je ne comprenais pas vraiment la cuisine autochtone jusqu’à ce que je tourne la série Red Chef Revival avec Rich Francis en 2017. Dès lors, connaissant peu ma famille maternelle qui est issue de la bande des Cowichan, j’ai commencé à apprendre l’histoire de la bande indienne d’Osoyoos, qui a joué un grand rôle dans ma vie. Une bonne partie de ma famille a fréquenté le pensionnat, alors je n’ai jamais pu saisir notre identité et nos origines. Mais je viens de terminer un tournage sur la côte du Pacifique, où j’ai repris contact avec certains membres de ma famille et me suis lancée dans des recherches. Je ne crois pas que tous les chefs autochtones sachent bien définir la cuisine autochtone, mais pour moi, il s’agit de produits de la terre et de culture durable. C’est une valeur qu’il importe de conserver, non seulement pour la culture autochtone, mais aussi parce que l’alimentation durable est celle de l’avenir.

Sheila Flaherty Ma défunte mère était aussi une survivante des pensionnats. Mon mari, Johnny, est né et a grandi à Grise Fiord, mais sa famille a été déplacée d’Inukjuak, au Nunavik (nord du Québec) par le gouvernement canadien dans les années 1950. Nous avons été relogés et avons survécu aux pensionnats, mais ce qui est demeuré dans le Nunangat, les terres inuites, c’est notre accès à nos sources de nourriture. Notre nourriture est au cœur de notre culture. J’ai déménagé ici en mai 2010 avec Johnny. Il a essayé de vivre avec moi à Ottawa pendant quelques années, mais la chasse lui manquait. Je n’ai pas été élevée de cette façon, mais beaucoup d’Inuits pratiquent cette activité. Maintenant, nous allons chasser et nous faisons des récoltes dès que nous en avons l’occasion. Sijjakkut propose non seulement des plats inuits, mais aussi un lien à la terre (nuna) et à l’océan (tariuq).

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Les voyages et le rapprochement des peuples

Siobhan Detkavich J’ai beaucoup voyagé: l’Australie, les Fidji, une bonne partie de l’Europe, les Caraïbes, le Mexique. Mais j’aimerais faire des voyages plus gastronomiques et découvrir les cuisines du monde, comme l’Italie, qui est une grande influence culinaire pour moi. La nourriture me fascine parce qu’elle raconte une histoire. Je veux m’immerger dans d’autres cultures pour mieux comprendre et apprécier la façon dont les cultures culinaires parviennent à rassembler les gens.

Sheila Flaherty Je n’ai pas tant voyagé, mais en novembre 2019, j’ai eu l’occasion de me rendre à Nuuk, au Groenland. J’ai passé huit jours en cuisine avec trois chefs scandinaves et un chef groenlandais travaillant la viande de phoque. Comme je propose davantage de menus à Sijjakkut, je puise dans mes souvenirs de Nuuk pour me guider dans la création de nouveaux plats fusion. Ce que je voudrais, c’est que les gens aient envie d’une incursion chez nous pour goûter à la cuisine inuite. Avec l’expérience de Sijjakkut, qui imitera le quotidien inuit, nous espérons attirer un nouveau type de voyageur au Nunavut.

Baies de salal, cactus et omble chevalier

Siobhan Detkavich J’en suis encore à découvrir les ingrédients traditionnels de ma culture. Les aînés de Haida Gwaii m’ont récemment fait découvrir les baies de salal. Elles ressemblent à des bleuets et ont un goût à la fois de mûres et de bleuets. Ici, dans cette région du seul désert canadien, on trouve des cactus partout. Lorsque j’ai tourné Red Chef Revival, j’ai appris à cuisiner avec des figuiers de Barbarie, une sorte de cactus. Il suffit de les griller pour en retirer les aiguillons, parce que leur texture intérieure est comme l’aloès, ils s’imprègnent facilement d’une saveur; j’adore m’en servir en compétition. Et j’aime aussi partir en quête de champignons. Il y a tant de belles variétés quand on sait ce qu’on cherche.

Sheila Flaherty En inuktitut, Iqaluit signifie «l’endroit où abonde l’omble chevalier». J’adore cuisiner ce poisson à la chair grasse et délicieuse. Nous faisons deux longs voyages par an, dont une randonnée printanière de 320 km en motoneige jusqu’à un petit lac alimenté par des glaciers dans la baie de Cumberland. Cette année, nous avons utilisé un kakivak, une lance traditionnelle inuite dont on ne se lasse pas.

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« Il faut dépasser le colonialisme et mettre notre culture à l’avant‑plan. » – Siobhan Detkavich

L’avenir de la cuisine autochtone

Sheila Flaherty De plus en plus, les gens veulent connaître l’origine des plats qu’ils savourent et recherchent l’authenticité. Alors c’est ce que nous faisons, tout comme d’autres chefs autochtones: nous proposons des plats au goût du terroir. Avant MasterChef, mon mari et moi pensions que si je réussissais à participer à l’émission, même si j’étais éliminée (et ce fut le cas dès le premier tour), cela permettrait de mieux faire connaître la cuisine inuite. Des années plus tard, plein de gens du Nunavut et des Territoires du Nord‑Ouest cuisinent et affichent des recettes sur le groupe Facebook de CBC North. Il est important de soutenir notre industrie de la restauration, mais il ne faut pas craindre de faire nos propres recettes maison et d’expérimenter. La vitalité de nos communautés passe par nos aliments.

Siobhan Detkavich Avec tout ce qui est dévoilé en ce moment dans l’actualité à propos des communautés autochtones, nous devons mettre en valeur la beauté, y compris la cuisine. Il faut dépasser le colonialisme et mettre notre culture à l’avant‑plan; s’ouvrir à d’autres cuisines est important. La nourriture, entre autres, peut rapprocher les gens. Et j’espère qu’en mettant en lumière la cuisine autochtone, nous pourrons sensibiliser chacun et accroître le soutien aux communautés qui en ont besoin.